Foodporn: quand l’appétit vient en matant

par Sophie Weverbergh
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©Brooke Larke

Dans les médias et sur les réseaux sociaux circulent un nombre incalculable d’images de nourriture. Jusqu’à plus faim, les foodies et autres gastronomes se gavent de photographies alimentaires; photos d’assiettes, petits plats dans les grands, sortes d’autoportraits, selfies d’un autre genre, qui semblent nous murmurer: montre-moi comment tu manges, je te dirai si je veux te manger !

Aux origines du « foodporn »

Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, la notion de « foodporn » est bien antérieure à l’apparition des hashtags #foodporn/#pornfood sur Twitter et Instagram. Ainsi que le confirment Laurence Rosier et Renaud Maes (linguistes à l’ULB), on retrouve dès 1979 une première occurrence du terme « foodporn » dans la newsletter d’une fondation américaine spécialisée dans les conseils d’hygiène.

 

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Un nutritionniste utilise alors « foodporn » par opposition à « rightstuff » pour désigner la nourriture malsaine (que nous nommons, en français dans le texte, la malbouffe). Le « foodporn » est donc au départ connoté négativement et rejoint là l’une des définitions actuelles qui l’envisage comme l’ensemble des nourritures riches en graisse et en calories.

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Matthew Ramsey, chef et designer culinaire américain.

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Quand l’image crée le désir

En 1984, Rosalind Coward (journaliste et écrivaine) parle de « food pornography » pour désigner la manière (propre à la presse féminine, selon elle) de montrer la nourriture en adoptant une perspective volontairement glamour, exotique ou sexy.

 

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Laurence Rosier élargit cette définition en parlant de photographies « volontairement léchées ou au contraire accentuant le gras, le luisant, le plat vierge ou entamé (…) ». Les images de « foodporn » sont retouchées, trafiquées, fignolées ; tant et si bien que la nourriture exposée en devient presque irréelle, immatérielle. Immangeable ?

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Honeybeesweets.sg. Manger ou ne pas manger, telle est la question…

L’objectif de la photographie « foodporn » dépasse largement celui du guide ou du reportage dans lesquels des consommateurs échangeraient un avis à propos des restaus qu’ils fréquentent ou de leurs goûts en matière d’alimentation. Lorsqu’elle est estampillée et hashtaguée #foodporn, l’image – quelle qu’elle soit…– crée l’envie. Elle reflète le désir, « elle convoque un plaisir de la dégustation qui ne sera pas seulement numérique », explique Laurence Rosier.

Une étude parue dans la revue Brain and Cognition (sous le titre évocateur Manger avec les yeux) avance que cette activité « tendance » est aussi tendancieuse. En effet, bien qu’elle constitue une inépuisable source d’inspiration (et de jouissance ) l’image #foodporn constitue un stimulus physiologique réel – en bref : elle donne faim ! – et tendrait à favoriser les problèmes d’obésité auprès d’un public jeune et/ou influençable.

La bouffe fait son cinéma !

S’il est une chose que les hashtag #foodporn/ #pornfood » permettent d’expliciter sans l’ombre d’une hésitation, c’est bien le lien existant entre le ventre qui crie famine, l’estomac vide, le fameux « petit creux » et l’appétit sexuel. La faim et le désir, mais c’est bien sûr !

 

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Photographes et réalisateurs de cinéma exploitent sans s’en cacher la sensualité inhérente à l’acte de manger pour raconter des histoires plus ou moins drôles. On se souvient évidemment de la Grande Bouffe retraçant le destin (et la fin) d’hommes qui décident de manger jusque mort s’en suive… Et l’on ne compte plus les scènes (désormais cultes) qui associent ouvertement le plaisir des papilles au plaisir sexuel.

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Rob Reiner, Quand Harry rencontre Sally, 1989.

#Foodporn >< #Foodart

Impossible de statuer sur la nature des nombreuses pratiques photographiques (et vidéographiques) qui entretiennent avec la nourriture d’intimes et curieuses relations… À y regarder de plus près, le #foodporn ne se constituerait-il pas aussi (du moins parfois) en démarche artistique ?

C’est en tout cas l’une des questions posées par le travail de Stéphanie Sarley… Sur son compte Instagram, la jeune artiste donne à voir un travail qui confine le #foodporn dans d’étranges retranchements. Avec des fruits et légumes du quotidien, la photographe produit des images souvent dérangeantes qui se farcissent les censeurs et interrogent notre rapport à la nourriture et à la sexualité…

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Stéphanie Sarley, Cream cup, 2017.

De quoi penser – à tort ou à raison… – qu’il n’est pas toujours vilain de jouer avec la nourriture…

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