« Les Filles du Docteur March » : une nouvelle génération prodigieuse, exaltante et féministe
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« Les Filles du Docteur March » : une nouvelle génération prodigieuse, exaltante et féministe

Par Morgane Giuliani
Temps de lecture: 8 min

En salle le 12 février 2020 en Belgique, "Les Filles du Docteur March" reviennent au cinéma, cette fois imaginées par Greta Gerwig, l'une des jeunes réalisatrices les plus intéressantes du cinéma indépendant américain. Un film émouvant, intelligent et vif, porté par un casting impeccable. À voir absolument.

Les Filles du Docteur March, une histoire qui traverse les générations

Le 1er janvier 2020, Les Filles du Docteur March reviennent, cette fois sous le prisme féministe et énergique de Greta Gerwig, jeune réalisatrice américaine remarquable de 34 ans, dont le dernier long-métrage en date, Lady Bird, a été nommé aux Oscars en 2018.

Les Filles du Docteur March font partie de ces histoires qui arrivent à traverser les générations, avec une intemporalité puissante. Ici, on suit l’entrée dans l’âge adulte de quatre soeurs proches, inventives et attachantes, filles d’un pasteur parti à la guerre de Sécession, nées sous la plume de Louisa May Alcott en 1868. Succès en librairie, en partie autobiographique, l’ouvrage, publié en deux volumes, était l’un des premiers best-sellers écrit par une femme, et qui plus est, avec un personnage principal moderne pour son époque : Jo, qui se rêve écrivain et non pas épouse.

 

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Jo, Beth, Meg et Amy ont déjà existé à l’écran, de nombreuses fois, parfois avec des tentatives de modernisation. On retient notamment le long-métrage de 1933, avec Katharine Hepburn et Joan Bennett, et celui de 1994, avec, là aussi, une ribambelle de stars : Susan Sarandon, Winona Ryder, ou encore, Kirsten Dunst et Christian Bale. En 2018, la BBC s’était à son tour attelée à adapter l’histoire des quatre soeurs March, cette fois sous forme d’une série.

Alors, que vaut la nouvelle version imaginée par Greta Gerwig ? Réponse, avec de nombreux spoilers.

La touche Greta Gerwig

Pour cette nouvelle cuvée, Greta Gerwig a pioché parmi les meilleurs espoirs actuels du 7e art : Saoirse Ronan et Timothée Chalamet, qu’elle avait déjà enrôlés dans Lady Bird, Emma Watson, qu’on ne présente plus, la très jeune et talentueuse Florence Pugh, révélée en 2019 dans le film d’horreur Midsommar, et Eliza Scanlen, remarquée en adolescente troublée dans l’excellente série d’enquête Sharp Objects (OCS, 2018).

Du côté des personnages adultes, on retrouve la désormais incontournable Laura Dern, présente ces dernières années dans de nombreuses productions aux personnages féminins affirmés, voire revendiqués féministes (Big Little Lies, Marriage Story), dans le rôle de la mère des quatre soeurs. Meryl Streep joue quant à elle leur grande-tante, et le Français Louis Garrel interprète Friedrich, un jeune professeur séduit par la vivacité de Jo March.

 

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Les puristes de l’histoire de Louisa May Alcott seront peut-être surpris de se rendre compte que le « prétendant » de Jo, à la base un tuteur allemand âgé d’une quarantaine d’années, et décrit comme peu attirant, est donc devenu un séduisant professeur français à peine plus âgé que l’écrivaine en herbe, qu’il traite comme son égale. Leur relation n’a rien de paternaliste, et si Jo est attirée par lui, elle n’est pas pour autant intimidée. Tout au long du film, Greta Gerwig titille l’obsession inconsciente d’un public, nous, habitué à ce que tout personnage principal féminin de fiction « est censé trouver un mari », en maniant les rebondissements entre Jo et Friedrich.

Saluons également le choix de Greta Gerwig de n’avoir qu’une seule actrice, Florence Pugh, pour interpréter Amy, la benjamine, au fil des époques. Cela permet une meilleure linéarité, et de réduire la sensation dérangeante d’un gros écart d’âge entre elle et leur voisin Laurie, qui s’éprend plus tard d’elle, alors qu’il l’a connue petite fille. Dans cette version de 2020, Laurie est également plus complexe, et sombre, parfois même cynique, offrant plus de profondeur à ce personnage très enfantin, mais rafraîchissant.

On apprécie par ailleurs la place importante accordée à la mère du clan March, véritable médiatrice et éducatrice avec le coeur sur la main, poussant ses filles à être la meilleure version d’elles-mêmes. À nouveau, Laura Dern excelle en rôle modèle féminin et féministe.

 

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Autre élément permettant de donner un nouveau souffle à cette histoire qui aurait tôt fait d’être vue comme plan-plan en 2020 : un récit non chronologique, qui avance par petits bonds entre le présent et le passé. L’enchaînement des époques est toujours judicieux, permettant de belles mises en perspective à certains fils rouges marquant la vie des soeurs March.

La bande-originale, enlevée et enthousiaste, très présente, ajoute une dose supplémentaire de dynamisme, tandis que le soin particulier apporté à la lumière, au cadre et la photographie créent des tableaux magnifiques, donnant parfois des allures de cartes postales. On se sent partie prenante du quotidien tourbillonnant du clan March.

Une nouvelle génération vibrante

Tout ce nouveau beau monde s’allie à merveille dans Les Filles du Docteur March. Les dialogues sont fournis, intenses et rapides entre les quatre soeurs, et les quatre actrices nous font croire sans problème à l’amour inconditionnel qui lie cette fratrie. Entre chamailleries, pièces de théâtre faites-maison, discussions haletantes, soirées dansantes et bêtises collectives, le temps passe vite auprès des March, malgré le fait que le film plus de deux heures. Les soeurs March rient, sont bruyantes, se disputent, débattent, se frôlent, se repoussent, s’enlacent, bref, elles vivent, prennent de la place avec une joie qui ne peut être que communicative pour les spectateurs.

 

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Mention spéciale à Saoirse Ronan, dirigée avec brio. Sa prestation offre une Jo March très intense, bornée, fière, souvent en colère contre les limites imposées aux femmes, mais toujours généreuse. Ses tenues, souvent masculines, lui confèrent encore davantage une aura frondeuse, exaltante. L’actrice irlando-américaine de 25 ans s’avère décidément excellente dans les rôles d’époque (Marie Stuart Reine d’Écosse), et devrait marquer une génération avec son interprétation toute personnelle d’un personnage progressiste adulé, qui donne l’impulsion au film.

Florence Pugh est l’autre bijou du casting. Son personnage, Amy March, est censé être « le dernier espoir de la famille ». Parce que la plus belle et la mieux éduquée à la bienséance, elle pourra faire « un bon mariage », alors que l’aînée, Meg (Emma Watson), a épousé un prescripteur sans le sou, et que Joe et Beth n’ont pas envie d’avoir la bague au doigt.

L’évolution d’Amy est passionnante, pleine de nuances. De grande fille immature et très joviale, elle se mue peu à peu en jeune femme grave et mesurée, à mesure qu’elle comprend l’enjeu pesant sur elle, et semble renoncer à contre-coeur à ses rêves de devenir la meilleure peintre qui soit. Son personnage s’avère être le plus travaillé, et le plus touchant, avec celui de Jo.

 

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Sortir de l’enfance

Avec Les Filles du Docteur March, Greta Gerwig renoue, finalement, avec le thème de Lady Bird, et qui lui sied à merveille : la sortie de l’enfance. Elle signe donc un nouveau film initiatique, de découverte de soi-même, d’un point de vue sensible et féministe. Dans Lady Bird, le personnage principal, joué par Saoirse Ronan, voulait fuir sa petite ville après le lycée, mais devait affronter une mère envahissante, et le changement parfois brutal des amitiés à l’orée de l’âge adulte.

Les Filles du Docteur March est une variation de ce thème, mais dans un contexte tout autre : la petite société américaine bourgeoise de la fin du 19e siècle, où le destin des femmes est normalement réduit à leur genre. Elles sont censées se marier, procréer, mais ce n’est nullement le désir de Jo, la cadette et personnage principal.

Écrivaine dans le sang, jusqu’à s’en noircir les doigts et changer de main pour écrire lorsqu’elle vient à en avoir mal, Jo ne pense qu’à ses histoires, et sa famille. Chaque fille March a une passion, ce qui est en soi, galvanisateur pour l’audience. Jo écrit, Meg vibre sur scène, Beth joue du piano et Amy peint. Mais Jo est la seule qu’on laisse renoncer aux convenances qui entraveraient sa route pour se consacrer à sa passion, parce qu’elle ne laisse pas le choix à son entourage.

 

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Jo est intrépide, s’ennuie dans les soirées de bal, n’aime pas porter de robes à frou-frou. Mais elle n’est pas non plus une caricature de « garçon manqué », terme galvaudé et sexiste. Jo s’arroge le droit d’être sûre d’elle-même et se donner une chance de réussir. Comme un homme.

C’est ainsi que l’acariâtre mais drôle grande-tante March (Meryl Streep) défend avoir pu faire fortune, en ne s’étant jamais mariée. Le jour du mariage de Meg, Jo s’effondre, lui propose de s’enfuir, et de poursuivre une carrière d’actrice : « Tu seras lassée de lui dans deux ans, alors que tu ne te lasseras jamais de nous ! », lui assure-t-elle, à genoux.

« C’est la fin de l’enfance », regrette Jo, qui se révèle alors être encore un peu une enfant sous son tempérament fort. Non pas parce qu’elle refuse de grandir et se marier, mais parce qu’elle voit la vie adulte comme un piège pour les jeunes femmes. Elle essaie donc de retenir l’enfance le plus possible. Souvent, son personnage fait preuve de plus de sensibilité, et de peur face au temps qui passe, que ses soeurs. Mais la véritable fin de l’enfance sonne lorsque la douce et calme Beth tombe gravement malade.

 

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Tous les destins se valent

Jo refuse catégoriquement de se marier, et s’indigne que les femmes soient réduites à ce rôle, même face à leur voisin Laurie Laurence (Timothée Chalamet), jeune bourgeois excentrique très aisé. En même temps qu’il s’éprend de Jo, ce jeune homme taquin, parfois moqueur, développe un amour profond pour cette joyeuse famille.

Timothée Chalamet brille dans ce rôle de jeune romantique torturé mais amusant, dandy avant l’heure. Avec Saoirse Ronan, ils forment un duo, et non pas un couple, complice et moderne, même pour des spectateurs de notre époque.

Quand Laurie finit par se moquer d’Amy et sa recherche du mari idéal, celle-ci, partie à Paris avec sa grande-tante, refuse d’être ridiculisée et lui explique la réalité des choses : le mariage est une transaction dont la réussite dépend des femmes, qui peuvent alors changer le destin de leur famille. Il ne s’agit pas, pour elle, d’une lubie ridicule, mais d’un investissement, auquel elle se plie. Cet échange virulent est l’un des moments les plus forts du film, montrant la subtilité perverse de la situation dans laquelle se trouve Amy, et comment elle essaie de se la réapproprier en prenant garde à qui elle épousera. Même s’il peut y avoir de l’amour, les hommes sont surtout montrés, ici, comme des empêcheurs, ou des facilitateurs dont il faut s’accommoder.

La grande réussite du film de Greta Gerwig est de faire coexister à égalité ces jeunes femmes aux envies et destins différents. Il n’y a pas de hiérarchisation de leurs choix. L’insaisissable Jo n’est pas montrée comme l’antithèse qui moque la vie de ses soeurs Meg et Amy, plus conformistes. Le film prend le temps de l’empathie, d’expliquer les tenants et aboutissants, les nuances du peu de liberté offert à ces quatre soeurs pleines de vie. Et quel bonheur de ne pas voir des femmes aux choix différents être mises en opposition.

Les Filles du Docteur March timothée chalamet

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Les Filles du Docteur March, de Greta Gerwig, avec Saoirse Ronan, Emma Watson, Florence Pugh, Timothée Chalamet, Eliza Scanlen, Laura Dern, Meryl Streep. Sortie le 12 février en Belgique.

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Foodie assumée, obsédée par les voyages, la photographie et la tech, toujours à l'affût de la dernière tendance Instagram qui va révolutionner le monde.

Tags: Emma watson, Laura dern, Meryl streep, Saoirse Ronan, Timothée chalamet.