Netflix : « Athlete A », la sororité puissante face à l’impunité des abus sexuels chez USA Gymnastics
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Netflix : « Athlete A », la sororité puissante face à l’impunité des abus sexuels chez USA Gymnastics

Par Morgane Giuliani
Temps de lecture: 5 min

"Athlete A" (Netflix) est un documentaire sur le scandale Larry Nassar, ce médecin de l'équipe américaine de gymnastique, qui a violé des centaines de jeunes filles en toute impunité, jusqu'aux révélations d'un journal. C'est aussi l'illustration d'une sororité émouvante entre ces survivantes.

« Il était le seul adulte gentil chez USA Gymnastics. » C’est en ces termes qu’une des survivantes de Larry Nassar parle de lui dans Athlete A, documentaire disponible sur Netflix depuis le 24 juin, revenant sur le scandale entourant cet ancien médecin de l’équipe de gymnastique américaine, dite USA Gymnastics.

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Plus de 265 victimes

En 2017 et 2018, ce kinésithérapeute a écopé de plusieurs très lourdes peines de prison, pour détention de pédopornographie, et dix agressions sexuelles, dont sept sur des mineures. En réalité, Larry Nassar a violé d’innombrables jeunes gymnastes, durant des décennies, et la plupart de ces cas sont tombés sous le coup de la prescription. Depuis 2016, plus de 265 victimes se sont déclarées. Parmi elles, on compte notamment les jeunes Simone Biles et McKayla Maroney, reconnues ces dernières années pour leurs prouesses.

 

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Des viols dont la direction de USA Gymnastics, et le couple d’entraîneurs à sa tête, les Károlyi, avaient au moins en partie connaissance, puisque des victimes s’étaient signalées auprès d’eux plusieurs années auparavant.

Pis, le directeur de l’époque, Steve Penny, a essayé d’étouffer l’affaire et de se mettre le FBI dans la poche, assurant aux familles qu’il s’occupait de signaler ces abus sexuels. Depuis, il a lui-même été arrêté. Des enquêtes sont encore en cours pour déterminer qui était au courant, et n’a rien fait.

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L’enquête qui a tout révélé

Dans la lignée de la récente série-documentaire consacrée à l’affaire Epstein, et rappelant parfois le film Spotlight – relatant l’enquête-phare du Boston Globe sur le silence et les arrangements de l’Église catholique américaine envers ses prêtres pédocriminels – ce documentaire haletant de Bonni Cohen et Jon Shenk donne la parole à de nombreuses victimes, surtout des adultes trentenaires ou quadragénaires, et à leur équipe juridique.

Le documentaire met également en avant l’équipe de journalistes de l’Indianapolis Star à l’origine de ce scandale, par leur enquête publiée en 2016, qui a eu l’effet d’un raz-de-marée dans le milieu secret de la gymnastique américaine.

 

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Mus par leur devoir d’information, ces derniers apportent un point de vue didactique qui intéressera les téléspectateurs curieux du déroulé d’une enquête d’ampleur. Remontant peu à peu le fil, ils ont fini par constater que si Larry Nassar avait pu violer autant de filles, c’était aussi parce que USA Gymnastics n’avait rien fait pour l’en empêcher. Tout comme elle avait aussi fermé les yeux sur les abus commis par d’autres employés – coachs, patrons de gymnase, etc -, comme le journal l’avait prouvé dans une première enquête.

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Prédateur

Dans ce sport d’élite, les jeunes talents sont repérés très tôt, puis entraînés comme des machines de guerre. Les filles les plus prometteuses, pouvant prétendre rejoindre l’équipe olympique américaine, étaient admises au ranch des Károlyi, situé au Texas, fermé depuis l’éclatement du scandale. Coupées de tout, sans réseau téléphonique, elles se retrouvaient à la merci de ce couple d’entraîneurs roumains multi-médaillés. Dépêchés par les États-Unis dans les années 80, ils sont décrits par d’anciennes recrues comme tyranniques et violents.

 

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Poussées à bout et rabaissées en permanence au cours de longues journées d’entraînement, sous couvert de les endurcir, les jeunes gymnastes voyaient en Larry Nassar la seule figure adulte bienveillante de leur entourage.

Encore aujourd’hui, j’ai du mal à être fière de quoi que ce soit

Se faisant passer pour un homme drôle, avenant, boute-en-train, donnant bonbons et en-cas, Larry Nassar a instauré un rapport de confiance avec ces filles. Il a profité de leur isolement, de leur vulnérabilité et de leur crédulité pour abuser d’elles. Nombre de ses victimes ont mis longtemps à comprendre qu’elles avaient subi des viols.

Au cours de séances médicales, le médecin les violait, faisant croire que cela faisait partie de leur traitement physiologique. Des viols qui avaient lieu sans cesse, même dans des périodes de compétition. L’ancienne gymnaste olympique Jamie Dantzscher déclare ainsi avoir longtemps eu honte d’avoir fait partie de l’équipe olympique, car Nassar l’avait également violée à cette occasion. « Encore aujourd’hui, j’ai du mal à être fière de quoique ce soit », concède-t-elle, essuyant des larmes.

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Culture du silence

Comme dans Jeffrey Epstein : Filthy Rich, Athlete A ne parle pas de victimes, mais de survivantes. Un vocabulaire nouveau, permettant de redonner de la force aux concerné(e)s. Plusieurs d’entre elles, ayant le recul nécessaire, décortiquent de manière implacable et limpide la mécanique d’emprise de Nassar, et le silence imposé par USA Gymnastics, découlant de l’ambiance toxique dans laquelle elles étaient entraînées.

 

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À ce titre, Athlete A montre en quoi l’affaire Nassar fait office de cas d’école de l’omerta pouvant régner sur les abus sexuels subis par des jeunes femmes dans un environnement clos. En l’occurrence, sportif.

Il était temps que ça sorte.

Certains témoignages sont difficiles à entendre – Athlete A est d’ailleurs déconseillé aux moins de 16 ans. C’est le cas de celui de Rachael Denhollander, la première à avoir contacté l’Indianapolis Star, après une première enquête sur des viols cachés par l’organisation. Violée par Nassar pendant un an, cette ancienne gymnaste a développé des troubles du comportement alimentaire : « Je me suis dit que j’avais vu juste. Ils [USA Gymnastics, ndr] avaient bien caché des cas d’abus sexuels pendant des années. Il était temps que ça sorte. C’était maintenant ou jamais. » C’est elle qui a été la première à témoigner publiquement contre Nassar.

 

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L’émotion de ces femmes, même des dizaines d’années après les sévices subis, est palpable. Le documentaire met aussi beaucoup en avant la jeune et timide Maggie Nichols, désormais étudiante à l’université, dont le témoignage a été décisif pour inculper Nassar. Ses parents sont aussi interrogés, permettant de mettre en lumière la manière dont USA Gymnastics les a bernés, et tenaient les filles à l’écart de leurs familles.

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La force de la sororité

Le documentaire montre d’ailleurs plusieurs passages de son procès, mais jamais on ne l’entend s’y exprimer. Les réalisateurs ont préféré montrer des extraits de témoignages de victimes, nombreuses à s’être adressées avec force face à leur agresseur.

Voir ces femmes se réapproprier leur traumatisme et se serrer dans les bras en se succédant à la barre offre un moment de sororité bouleversant et salvateur, rarement vu dans les cours de justice. « Vous n’avez plus aucun contrôle sur nous à présent », assène ainsi Jamie Dantzscher, digne, à Larry Nassar, la tête baissée. « Je me trouve ici avec toutes ces autres femmes. Nous ne sommes pas des victimes, mais des survivantes. »

Athlete A, documentaire de Bonni Cohen et Jon Shenk, 1h44, disponible sur Netflix

Source : marieclaire.fr

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