Le 28 mars, le musée de la Mode d’Anvers (MoMu) a ouvert une exposition consacrée aux Six d’Anvers, quarante ans après leur percée internationale. Ces six créateurs ont inscrit la métropole anversoise sur la carte mondiale de la mode, dont ils restent une référence absolue. La journaliste de mode Veerle Windels a suivi leur carrière dès leur envol.

Lorsque je me suis rendue pour la première fois à Paris en 1988 pour couvrir la Fashion Week, j’ignorais la présence de Dries Van Noten, Ann Demeulemeester, Dirk Bikkembergs, Walter Van Beirendonck, Dirk Van Saene et Marina Yee dans la capitale française. La presse britannique s’était emparée des Six d’Anvers deux ans plus tôt, après les avoir repérés lors de leur participation au British Designer Show en 1986 à Londres. Mes confrères et moi avons eu la révélation de leurs six univers distincts au rez-de-chaussée du prestigieux Hôtel Saint James Albany, rue de Rivoli.

exposition six d'anvers

Karel Fonteyne

Captivée par leur histoire, je ne les ai plus quittés d’une semelle. Je n’étais d’ailleurs pas la seule à les suivre à la trace. Dans la presse britannique, certains allaient jusqu’à s’interroger sur le lien entre leur créativité et la qualité de l’eau du robinet à Anvers. D’autres soulignaient la diversité de leurs collections ou expliquaient qu’ils jouissaient d’une plus grande liberté de mouvement et pouvaient pousser l’audace plus loin parce que la mode belge n’avait presque pas de passé. Dès les premières années, j’ai réalisé que, loin de se contenter de dessiner des collections, les Six nous ouvraient les portes d’un univers personnel. Cela passait par des invitations magnifiques, un casting sauvage mémorable, des défilés dans des endroits inédits de Paris, de la musique live et toujours, ce bus d’habilleuses venues de Belgique pour préparer les mannequins dans les coulisses.

Dries Van Noten

Dries Van Noten avait le don de surprendre. Je me souviens de défilés organisés dans une piscine vidée de son eau, ou au Passage Brady, fief de la communauté indienne. Je revois ce marché en plein air, où les invités, installés sur des bancs suédois, ont dû s’envelopper dans des couvertures de l’Armée du Salut quand la neige a commencé à tomber. Les défilés qui ont suivi dans le prestigieux Hôtel de Ville de Paris ont été tout aussi fascinants. Ce cadre grandiose mettait en valeur les associations de couleurs uniques de Dries Van Noten.

dries van noten

Marleen Daniels

Ce styliste savait aussi jongler comme personne entre sportswear et matières luxueuses. Lors de son fameux cinquantième dé lé, j’étais assise à côté de l’auteur de son ouvrage le long de cette table de 140 m foulée par les mannequins au son du Boléro de Ravel. Les folklores hongrois et roumains ont été le socle de la collection qui allait sceller sa consécration. Plus de cinquante défilés se sont ensuite enchaînés, explorant à chaque fois de nouveaux thèmes. Entre-temps, Dries Van Noten a bâti son succès international à coups d’expositions et de boutiques en propre à Paris, sans jamais se départir de sa simplicité. Il cultivait la discrétion à un tel point que personne n’a jamais pu percer son mystère.

Dirk Bikkembergs

Dirk Bikkembergs a nourri des rêves de grandeur dès ses débuts. La veille d’un défilé au stade Camp Nou à Barcelone, il m’a confié vouloir devenir le nouveau Nike. Je l’ai cru, car lui-même y croyait dur comme fer. Pour ses défilés milanais, il a fait monter sur le podium les footballeurs du FC Fossombrone, le club qu’il avait racheté. Il a ainsi mis en scène des hommes costauds, aux cuisses musclées, selon sa définition des « vrais hommes ».

Dirk a toujours montré beaucoup d’enthousiasme, notamment lorsqu’il a ouvert un immense flagship store dans le Triangle d’Or de Milan. Ce dernier était conçu comme un appartement d’athlète, doté d’une chambre, d’un garage (abritant une voiture de sport) et d’une salle de bains. Cette dernière était tapissée de pages roses du journal italien La Gazetta dello Sport. Dirk rêvait d’y loger un véritable sportif. Avec les rideaux toujours ouverts, évidemment.

Ann Demeulemeester

Ann Demeulemeester m’a reçue une fois chez elle, dans sa maison atypique signée Le Corbusier – la seule et unique en Belgique. Nos conversations étaient intenses et imprégnées de philosophie. Elle plongeait dans l’essence même de son métier de créatrice. Même si elle souffrait du rythme auquel elle devait lancer de nouvelles collections, elle ne s’est jamais laissé décourager.

Ann Demeulemeester

Patrick Robyn

Après chaque défilé à Paris, elle adressait un sourire complice à son compagnon de route, son mari Patrick Robyn, qui a immortalisé son langage créatif dans de superbes images en noir et blanc, dès les débuts des Six. Ses vêtements apportaient une sorte de sérénité et dégageaient une force souvent qualifiée d’androgyne.

Dirk Van Saene

Lors de ses premiers défilés parisiens, dans des lieux comme les Trottoirs de Buenos Aires ou El Globo, Dirk Van Saene a dévoilé une vision intéressante de l’élégance féminine. Elle s’appuyait souvent sur les valeurs qui constituent les fondements intimes de la couture, ce métier qui lui tenait à cœur et qu’il a su transposer dans la modernité.

Dirk Van Saene concevait ses créations d’avant garde sur son mannequin fétiche, Ghislaine Nuytten, qui était toujours présente dans son showroom parisien et les a élevées à un niveau encore plus haut. Pour lui qui avait une âme d’artiste, la mode devait retrouver sa dimension poétique. Il n’appréciait pas le rythme impitoyable de l’industrie, ni les nombreuses péripéties commerciales. On peut néanmoins se réjouir que ça n’ait pas fait de lui un homme frustré. Ses années dans la mode ont été un tremplin vers son travail d’artiste, qui lui vaut une nouvelle reconnaissance internationale depuis cinq ans.

Walter Van Beirendonck

Walter Van Beirendonck a toujours été débordant d’activité. Ses défilés étaient grandioses et électrisants, à l’époque où il collaborait avec la marque de jeans Mustang et nous avait invités au Lido à Paris. Ses innombrables références au côté malléable du corps m’ont incitée à accumuler les livres sur les masques, les mutilations et les artistes qui le fascinaient. Je me souviens d’une interview croisée de nuit avec Walter et Bono de U2, dans un hôtel chic de Bruxelles.

Walter Van Beirendonck

Ronald Stoops

En 1997, il avait dessiné les costumes de leur tournée. Sa vision de la mode témoignait toujours d’une imagination et d’un optimisme formidables. Son personnage Puk Puk de la planète Dork a égayé une foule de t-shirts pour enfants et ses slogans percutants (“ Kiss the future! ”) résonnent encore aujourd’hui. Après avoir formé des générations d’étudiants au département mode de l’académie d’Anvers, il continue aujourd’hui à transmettre son savoir au Polimoda de Florence. Avec une main de fer, pour sa connaissance approfondie de l’industrie de la mode, mais surtout avec un cœur d’or.

Marina Yee

Et que dire de Marina Yee ? Une femme au tempérament farouche, qui a connu des hauts et des bas. Elle n’éprouvait aucune frustration de ne jamais avoir connu le même succès commercial que les autres créateurs anversois, même si sa ligne avait séduit de nombreux fans lors des dernières saisons. Yee était sans doute la plus libre des Six. Elle ne laissait pas enfermer dans un carcan, n’aimait pas les étiquettes, et avait du mal avec les délais fixes et les fabricants qui voulaient tout simplifier.

Je l’ai connue en tant que professeur au département mode de l’académie de Gand. Elle pouvait littéralement démonter les étudiants, au propre comme au figuré, même si elle avait presque toujours raison. Elle répétait sans cesse que c’était plus dur dans le monde réel. Il ne fait aucun doute que le meilleur de Marina Yee reste à venir. Elle nous a quittés début novembre 2025, laissant derrière elle des piles de dessins. De quoi nourrir de nombreuses collections posthumes. Elle était la femme du recyclage, de la déconstruction, de la féminité sans fioritures. C’était une battante et, peut-être grâce à toutes ces qualités, une muse pour beaucoup. À commencer par le Septième, Martin Margiela. Mais ça, c’est une autre histoire.

L’exposition Les Six d’Anvers se tient du 27 mars au 17 janvier 2027 au Momu d’Anvers. Du 4 au 7 juin, lors du Fashion Festival d’Anvers, le musée célèbre les valeurs sûres et les talents émergents de la mode à travers des défilés, des expositions et des rencontres organisées dans tout le centre-ville de la cité. momu.be