Lukas Dhont : “Une chose que peut faire le cinéma, c’est rendre l’invisible visible”

Lukas Dhont : “Une chose que peut faire le cinéma, c’est rendre l’invisible visible”

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Avec Coward, Lukas Dhont représentera la Belgique aux Oscars. Ce long métrage a également ouvert le Festival du Film de Gand, le 7 octobre. Et à Cannes, ses acteurs Valentin Campagne et Emmanuel Macchia ont remporté ensemble le Prix d’interprétation masculine. Un grand succès annoncé.

Dans le patio de l’Hôtel Dominican, à Bruxelles, Lukas Dhont et ses « boys », comme tout le monde surnomme les jeunes acteurs primés à Cannes, enchaînent les interviews. Ils viennent d’apprendre que Coward concourra à l’Oscar du meilleur film étranger. Situé dans les tranchées de la Première guerre mondiale, il mixe les codes du film de guerre avec une histoire d’amour entre deux jeunes soldats et de nombreuses scènes de music-hall. Car, l’art et le divertissement existent aussi par temps de guerre.

“Coward”, votre troisième film, passe pour un véritable challenge. Jamais vous n’avez été aussi loin dans la mise en scène.

Oui, c’était complètement un nouveau challenge pour moi. Je voulais poursuivre avec mon ADN mais aussi me renouveler. Et avoir le courage de sortir de ma zone de confort. On peut discuter sur le fait qu’il s’agisse ou non d’un film de guerre mais le genre du film de guerre est très complexe pour moi. C’est un genre où les hommes ne peuvent s’exprimer que dans un espace assez limité et leur valeur est mesurée à leur capacité de détruire. Je voulais faire quelque chose de subversif avec ce genre. C’était le challenge de l’écriture. Et puis, il y avait des scènes avec beaucoup d’acteurs et de figurants mais aussi des scènes de musique. D’ailleurs, on peut se questionner pour savoir si c’est un film de music-hall car, ça chante beaucoup. L’art n’est pas seulement une échappatoire dans ce film mais aussi un outil dangereux qui peut passer des messages propagandistes et même destructifs. Ce film est écrit, aujourd’hui, à une époque sombre et brutale où beaucoup d’entre nous ressentent le besoin de fiction. Lorsque je prends le train ou le tram, je vois que tout le monde regarde l’écran de son portable et disparaît dans un autre monde. C’est une époque de la fiction. Et le film parle aussi de ça en montrant des gens proches de la violence qui expérimentent la nécessité de l’art mais aussi son absurdité.

L’art étant un refuge, un refouloir, un véhicule. Les deux principaux héros se rapprochent grâce à cet art ou divertissement. C’est leur véhicule vers l’amour.

Oui. En préparant ce film, je suis tombée sur de vieilles photos de la guerre 14-18 où de jeunes hommes posaient sur des boîtes de munition, habillés dans des toiles de sacs de sable dont ils avaient fait des jupes pour leur divertissement à l’attention des autres soldats. Cela m’a confronté à la politique de la mémoire. Ces hommes qui sont habillés en femmes, ils sont cachés. J’ai appris que ces hommes étaient aimés par les autres soldats. Parce que ces derniers aimaient l’illusion. Mais pour ceux qui avaient un désir queer, c’était un camouflage parfait. On sait qu’il y a eu des histoires d’amour entre personnes du même sexe, durant cette guerre au front, mais c’était tabou. Une chose que peut faire le cinéma, c’est rendre l’invisible visible.

La guerre permettait à ces garçons homosexuels de se rencontrer mais elle permettait aussi à des jeunes issus de différentes classes sociales de se rencontrer. Ainsi, Pierre qui vient de la campagne et Francis, issu de la petite bourgeoisie citadine.

Effectivement. Pierre est un bâtard, qui vient d’un contexte fermier et qui ne connaît que les fêtes de la moisson. Francis est fils de tailleur et va dans les bals de la ville. Ce sont deux mondes qui clashent. Mais qui sont très complémentaires.

N’est-ce pas la première fois que vous faites une fin positive à un film ?

À la fin, il y a vraiment une possibilité. Et la question, c’est : est-on prêt à vivre notre vie authentique ? Peut-être de mes trois films, c’est celui qui a le plus de lumière. Le film parle beaucoup de la force de l’imagination. Francis veut faire appel à l’imagination mais Pierre devient de plus en plus fort dans ses convictions. Ici, on demande au public de faire appel à son imagination.

À la fin du film, j’ai pensé à « Phantom Thread » de P.T. Anderson.

Ah oui ? Carrément ! J’adore « Phantom Thread ». Je crois que cette scène où Francis, dans son atelier de tailleur, prend les mensurations de Pierre, c’est la meilleure scène de sexe que je n’ai jamais écrite. Pour moi, c’est l’érotisme total. Il y a des phéromones qui crient à l’image. Dans l’écriture, j’ai été influencé par « Phantom Thread » mais surtout par « La Leçon de piano » de Jane Campion. Il y a des scènes de sexe qui sont fortes par leur suggestion.

« Coward » parle aussi, bien sûr, de la lâcheté et du courage. Mais Pierre, l’un de vos deux héros, est-il vraiment un lâche ?

C’est un débat intéressant. On a défini le courage d’une certaine manière. Je crois que beaucoup d’hommes sont allés au combat par peur d’être qualifiés de lâches. Je constate cela aussi aujourd’hui. Je me rappelle d’une émission télé où un politicien a demandé à une
classe d’élèves qui, parmi eux, seraient prêts à défendre le pays. Et tous les garçons ont levé la main, y compris celui qui hésitait sur l’utilité du service militaire. On vit encore dans un monde où lorsqu’on est un homme, on doit réprimer ce que l’on est au fond de soi pour servir une cause et passer pour un héros.

Dans tous vos films, vous vous interrogez sur les masculinités.

Oui, parce que je me pose moi-même la question. J’ai le sentiment de n’avoir jamais compris les hommes et de n’avoir jamais participé à ce monde masculin. Très jeune, j’étais considéré comme trop doux et trop féminin. Ce n’est que dans ma vie d’adulte que j’ai rencontré d’autres hommes comme moi. Et même là, c’est très complexe d’être un homme. On est confronté, dans ce monde, à la violence des hommes. Heureusement, on peut en parler. Quand j’ai lu, dans les archives de la Première guerre mondiale, la manière dont les soldats parlaient des autres hommes, des femmes, de l’art, j’ai trouvé que c’était rempli de tendresse.

Lukas Dhont coward

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Aujourd’hui, au Sénégal, si on est pris pour homosexualité, on risque dix ans de prison.

Oui. Il y a des pays qui voulaient acheter mon film mais sans les scènes de sexe entre hommes, même pas la tendresse amicale. Si ces scène sont coupées, ce qu’il reste du film, c’est la violence. Ce qu’on accepte de voir, c’est la violence. Mais, en fait, comment les hommes peuvent s’aimer ?

lukas dhont

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Pensez-vous qu’un jour, vous réaliserez un film avec un personnage principal féminin ?

J’en ai beaucoup envie. Et je pense aussi que je suis prêt à ça. J’ai quelques idées pour des actrices. J’aimerais beaucoup travailler avec Rosalia. Là, vous avez un scoop.

Elle devrait beaucoup vous inspirer mais elle voudra aussi mettre beaucoup de ses inspirations.

J’ai une idée d’un film où elle pourrait être très forte. Quand j’ai vu son concert, à Anvers, son incarnation émotionnelle des paroles me stupéfiait. Elle nous transportait dans chaque émotion, chaque phrase. Le bonheur, la joie, la danse, la mélancolie et la noirceur, chaque émotion était vécue. Et ça, pour moi, c’est une comédienne.

Si vous faites un film avec Rosalia, il y aura de la danse et des beaux costumes.

Ah oui !

Je veux le voir.

Moi aussi, je veux le voir. (Rires).

Vous avez été choisi pour représenter, avec « Coward », la Belgique aux Oscars. Félicitations ! Vous avez la particularité d’être comme un poisson dans l’eau dans tout ce qui concerne le circuit du showbiz, red carpet, cérémonie, course aux Oscars. Et tout cela pour défendre votre film.

On est nombreux à travailler avec tout notre cœur sur un film et ma responsabilité est de faire en sorte que ce travail collectif soit vu. Je ne suis pas très intéressé à parler de moi. Mais je sais que la vie d’un film existe aussi par la visibilité qu’il obtient. Quand je sors un
film, je joue le jeu. Je sais qu’une campagne aux Oscars apporte beaucoup au film. Je reçois beaucoup de bons retours durant ce parcours de promotion. Mais écrire un film comporte des moments très masochistes. Pour être précis, on doit plonger très loin. Parfois, c’est très confrontant.

« Coward », de Lukas Dhont, avec Valentin Campagne, Emmanuel Macchia et Willem De Schryver, sortie le 21 octobre.

 

Joëlle Lehrer

L’info culturelle, avec une pointe d’avance, le divertissement si possible subtil, les rencontres avec les artistes qui donnent des couleurs au temps, la découverte du monde d’ailleurs ou d’ici, tout cela m’anime chaque jour.