Ni introvertis, ni extravertis, ils dénotent par leur indépendance et leur autonomie sociales. Peu soucieux d’être validés par les autres, ils n’en sont pas moins empathiques et amicaux, sans besoin réel d’autrui pour fonctionner. Un trait de personnalité qui permet à ces électrons libres de casser les codes de toutes les formes de relations.
Hailey Bieber a rendu le terme hautement tendance voici quelques mois. En partageant en story un post qui mettait en avant son « otroversion », trait de personnalité dans lequel elle se reconnaît complètement : « Oh, c’est moi ! », elle a permis à ceux dont l’aura a parfois besoin de solitude de cocher la case qui fait le buzz. Un équilibre revendiqué entre indépendance voulue et solitude choisie, source d’épanouissement dans laquelle se retrouve pleinement Luce, qui n’ira pas au dîner organisé par l’une de ses amies d’enfance le week-end prochain. Non qu’elle soit indisponible ou malade, mais elle n’en a pas envie, tout simplement et a dit non, le combo « cash et sans filtre » faisant partie intégrante de son statut d’otrovertie. « Une vingtaine d’invités, dont certains que je ne connais pas et où je devrai peut-être mimer l’euphorie collective et faire semblant d’écouter par obligation, non merci ! », explique la trentenaire, qui préfère de loin les rendez-vous davantage triés sur le volet. « Je suis incapable de fusionner avec un groupe sur commande et je n’aime pas que l’on m’impose des gens que je n’ai pas forcément choisis de voir. Quand c’est le cas, je suis présente physiquement, mais une grande distance me sépare des autres, même si je parle beaucoup ou rigole avec eux. En clair, ils me trouvent souvent très sympa et moi, je m’ennuie fermement ! », confie cette biotechnologue, heureuse qu’un terme vienne à la rescousse pour l’aider à expliquer son trait de personnalité pas toujours compris par tous.
L’otroverti, un ovni social non identifié ?
Ce fameux mot « otroverti » qui a déboulé sur les réseaux sociaux suite à la sortie du livre du psychiatre américain Rami Kaminski mi-août dernier et dont le titre annonce clairement la couleur : The Gift of Not Belonging, littéralement Le cadeau de ne pas appartenir. Une façon d’être « autre » (otro), d’être « non-appartenant » et une autonomie sociale réelle qui n’affecterait en aucun cas le quotidien de ceux que l’auteur compare à des outsiders et dont il dit lui-même faire partie, au même titre que de nombreuses personnalités publiques qu’il cite, comme Frida Kahlo ou Albert Einstein, et pour laquelle il a inventé ce néologisme qui rassemble ceux qui ont un rapport atypique à l’autre. « Un cadeau, c’est le mot juste. Cadeau de ne pas être emprisonnée dans un carcan ou des injonctions à devoir impérativement assister à un évènement, à adhérer à une communauté à tout prix, qu’elle soit amicale, professionnelle, sportive… C’est le cadeau de se donner le choix, d’être sociable quand on le souhaite et de pouvoir dire non sans aucun scrupule, de revendiquer des moments de solitude, ou de multiplier les sorties, dîners ou rendez-vous sans avoir à se justifier. En somme, c’est privilégier les vrais échanges quand on en a vraiment envie. C’est la liberté de ne pas appartenir à une catégorie et de ne pas être catalogué « intro » ou « extra » une fois pour toutes, mais d’être pleinement soi, en fonction de chaque situation. La devise de l’otroversion ? La qualité, plutôt que la quantité ! », sourit Nine, 39 ans.
Des témoignages qui n’étonnent pas la psychiatre belge Caroline Depuydt, qui rappelle que chaque individu a son propre rapport à la solitude et à la socialisation. « Carl Jung, en développant sa théorie sur les introvertis et les extravertis dans les années 1920, a montré que certains êtres investissent leur énergie psychique vers l’intérieur ou l’extérieur. Les premiers se ressourceraient dans la solitude, tandis que les deuxièmes s’épanouiraient au contact des autres. Cela dit, on n’est pas l’un ou l’autre une fois pour toutes, ce n’est pas figé. Selon les étapes de la vie, l’âge, les situations, l’humeur, la fatigue, le moral… on peut tous connaître des oscillations dans ses façons d’appréhender les autres et le monde.
Se sociabiliser… à sa façon
Il existe aussi toute une frange de la population qui ose ne pas se conformer aux codes de la collectivité. L’otroverti est extraverti quand cela a du sens à ses yeux, il ne l’est pas sur commande, idem, il est introverti quand il a envie de se mettre un peu en retrait de la sur-stimulation sociale. Il n’est ni replié sur lui-même, ni attiré par la vie en groupe. Être seul ne le dérange pas et quand il s’entoure, il le fait en cassant les codes, selon un mode de fonctionnement qui lui est propre, faisant fi de tout diktat, sa dépendance affective étant modérée, n’ayant aucunement besoin d’être validé par les autres comme être humain. Il ne voit pas l’utilité d’avoir un réseau ou d’appartenir à un groupe, il cherche la nuance, la relation profonde, sa liberté intérieure semble apparemment plus grande, en tout cas dans les choix qu’il pose », explique la spécialiste.
Empathiques et sociables, les otrovertis revisitent la définition de la relation aux autres et développent une autre façon d’être tournés vers le monde. « Je ne cherche pas nécessairement la solitude, mais je ne souhaite pas me perdre dans une surmultiplication de contacts futiles. Le sens du lien est essentiel. Autant je suis investie lors d’un tête-à-tête amical, à l’écoute, souriante, très expansive, autant, en groupe, j’ai d’abord tendance à observer, écouter et rapidement m’ennuyer, parce que les conversations ne sont pas nécessairement profondes et que le lien n’est pas qualitatif, je redoute et fuis les relations creuses et les bavardages vides. J’aime les rendez-vous à deux : téléphoner à une copine, déjeuner avec mon meilleur ami, marcher dans le bois avec mon amoureux… mais les grandes tablées, les week-ends ou les vacances entre copains, ce n’est vraiment pas mon truc. Je préfère de loin une vraie relation profonde que dix “ amitiés ” superficielles. Je pense être en totale harmonie avec moi-même », sourit Jeanne, 33 ans.
Des individus qui n’appliquent pas les règles communément acquises du jeu social ou du ralliement au groupe, quel qu’il soit. « Ils s’approprient autrement le collectif, ne sont ni en retrait, ni surexposés, ce ne sont ni des solitaires, ni des dépendants affectifs, ils s’affranchissent de certaines normes sociales et vivent à leur propre rythme, davantage guidés par leurs envies du moment », commente Caroline Depuydt.
« J’ai simplement développé un recul critique important par rapport à la bien-séance sociale, je n’aime pas faire semblant, qu’il s’agisse d’un repas d’entreprise ou d’un évènement familial, je préfère emmener déjeuner une collègue ou passer une journée seule avec ma mère plutôt que de devoir me cantonner aux convenances, à ce qui se fait ou ne se fait pas. Je suis tout à fait en phase avec les autres, ceux que je choisis, mais je ne me perds pas en relations futiles ou inutiles, je refuse de m’épuiser socialement au nom de certaines règles. J’aime me nourrir au contact de certaines personnes, mais également cultiver mon jardin secret, j’adore l’agitation à certains moments, et le silence à d’autres, mon agenda peut être rempli de déjeuners certaines semaines et tout à fait vide un mois durant, si j’aspire au calme. Je jongle très bien entre les deux et ne fais rien par obligation. Un bain chaud à la lumière d’une bougie parfumée et une bonne playlist me font parfois davantage de bien qu’une soirée entre amis que j’ose décliner. Ma sœur est plus extravertie et sort sans cesse, son besoin des autres est viscéral, elle frôle le burn-out social, tant elle est hyper sollicitée. Ma meilleure amie, elle, est très introvertie et souffre de cette diffculté à se sentir bien en société, son repli sur elle la rend parfois malheureuse. Je suis au milieu et je pense que c’est surtout régi par ma capacité à dire non sans aucune culpabilité, c’est une grande force. L’otroversion est un bon compromis, elle fait partie intégrante de ma personnalité », explique Elvire, 27 ans.
Mais gare à l’effet de mode, sous prétexte que se revendiquer otroverti est trendy sur Instagram ou TikTok. Pire, il ne faudrait pas que le comportement en question soit perçu comme une pathologie. Une crainte exprimée par Caroline Depuydt, qui rappelle que ce n’est pas parce que le concept est relayé sur les réseaux sociaux qu’il « faut » devenir otroverti, que c’est « bien » ou « mal ». « J’accueille toujours les nouvelles typifications ou les nouveaux concepts avec un esprit critique. Je me mée des étiquettes. L’apparition de ce nouveau terme est très bien s’il permet à certains de mettre un mot sur leur différence et de contribuer à aller à la recherche d’eux-mêmes, à mieux comprendre qui ils sont, mais attention qu’un mot peut aussi enfermer, on ne se réduit pas à être ceci ou cela et surtout, il ne s’agit pas d’un diagnostic ou de pathologiser les êtres humains. L’otroversion n’est en aucun cas un problème, c’est juste un énième trait de personnalité parmi beaucoup d’autres, sur lequel on a mis un terme», rappelle la psychiatre. À voir ce qu’en penserait Sartre : « L’enfer, c’est les autres »… mais pas tout le temps !
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