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Ils oscillent entre phases d’euphorie et périodes de dépression, régis à leur insu par une montagne russe d’émotions difficile à contrôler. Entre incompréhension et culpabilité, les bipolaires sont confrontés à des changements spectaculaires de leur humeur qui handicapent leurs vies sociale, familiale et professionnelle. Leur espoir ? La parole, qui se libère enfin.
On a failli se rater. À une semaine près, Gauthier reportait notre interview planifiée trois semaines plus tôt, pour cause d’épisode dépressif. « Me projeter est extrêmement difficile, je m’écroule tout à coup sans réel signe avant-coureur, alors qu’à d’autres moments, je suis dans un état de plénitude incroyable, rempli d’une énergie débordante. Mais ce sont des leurres : la maladie me régit, tapie, sournoise et imprévisible », raconte ce Bruxellois de 50 ans, qui vient de publier son deuxième ouvrage sur le sujet (1) sous le pseudonyme de Charles Pennec.
Pourtant, il a tranché et souhaite témoigner sous son vrai nom, Gauthier Van Reepinghen. « C’est moi, c’est mon histoire, il s’agit d’un trouble psychiatrique lourd, envahissant et réellement invalidant. Vous êtes loin d’imaginer qui se cache derrière l’homme avec qui vous êtes en train de parler », poursuit l’écrivain en herbe qui sourit à la journée qui commence : « Je me suis rasé, j’ai bu un café au jardin, je suis content de parler avec vous aujourd’hui. J’espère contribuer à diminuer la stigmatisation et à aider les nombreuses personnes souffrant de cette maladie ‘honteuse’. Avec mon premier ouvrage, Catharsis (2), je m’étais autorisé à lâcher prise, le nouveau me permet de prendre du recul, de m’interroger sur la vie et l’importance de la vivre pleinement ».
Un Belge sur 100
Car si la maturité du regard que porte Gauthier sur sa maladie mentale impressionne, elle interpelle aussi sur la difficulté à mener une existence en apparence « classique » dans une société où la santé mentale reste encore taboue. Si côté pile, le quinquagénaire se définit comme un homme « bien sous tous rapports », entrepreneur souriant, papa d’un ado de 16 ans et amoureux de la vie, côté face, il affronte ses démons depuis de nombreuses années. Une rage et un combat de longue haleine qui l’empêchent de sombrer, doublés d’un espoir tenace depuis que la parole se libère et lève le voile sur ce mal qui habite plus d’un Belge sur 100 : la bipolarité.
Un roller coaster émotionnel
Une maladie mentale qui n’est pas à prendre à la légère et qui se déclenche généralement à l’adolescence, sans distinction de genre. « Le trouble s’apparente à un roller coaster dans une foire foraine : lorsque tout va bien, les wagons avancent sur le circuit en toute sécurité, dans les hauts comme dans les bas, mais quand certains se décrochent, on en perd le contrôle. Ce parcours de montagnes russes dépend aussi de chaque individu, chacun ayant sa vulnérabilité propre, qui peut varier au cours de ses expériences de vie. Lorsqu’il perd le contrôle de ses émotions et de ses actions, les conséquences peuvent être imprévisibles et potentiellement graves », explique la psychologue belge Anne-Françoise Meulemans, qui rappelle que les troubles bipolaires sont bien des pathologies mentales qui relèvent de la psychiatrie. « Je suis un malade mental », avait d’ailleurs déclaré en mars dernier le journaliste français Nicolas Demorand au micro de sa matinale d’information sur France Inter, en nommant et révélant sa maladie publiquement.
Auparavant appelée « maniaco-dépression », il s’agit d’un trouble de l’humeur caractérisé par des périodes de dépression majeure, qui peuvent engendrer des envies suicidaires jusqu’au passage à l’acte, ainsi que des périodes de manie, où l’on se sent dans un état « merveilleux », habité par une euphorie excessive. Mais le diagnostic ne se pose ni facilement, ni rapidement. Audrey, 33 ans, a d’abord été considérée comme schizophrène : « Comportements excessifs, excitabilité, délires… les symptômes étaient au départ identiques. Petite, on me disait déjà cyclothymique. Depuis que je sais que je suis bipolaire, je m’accepte mieux, mais je ne sais pas d’où ça vient ! ». Les origines de la maladie restent d’ailleurs incertaines. Anne-Françoise Meulemans distingue les facteurs génétiques des facteurs environnementaux comme le stress, les chocs émotionnels, la consommation de drogue ou d’alcool…
Cohabiter avec sa bipolarité
Quant à la pathologie concrète au quotidien, il s’agit de manifestations aiguës entre lesquelles le patient n’affiche pas nécessairement de symptôme particulier. « Cela fait quinze ans que mes cycles sont devenus réguliers : quand je vais bien, je vais beaucoup trop bien et quand je vais mal, je vais vraiment très mal. J’ai fait trois tentatives de suicide, alors que j’ai un fils que j’aime au-delà de tout. Tout est disproportionné, irrationnel : dans les périodes maniaques, je suis plus heureux que la moyenne, tout est sublimé, je savoure tout à outrance, cela compense les périodes dépressives, où même payer une facture est insurmontable. Dans ces moments-là, je n’ai plus aucune libido, je souffre de comportements addictifs, de tristesse intense, d’insomnies, je n’ai plus aucun goût à la vie. Ces crises dépressives durent plus d’un mois, pendant lesquelles je suis complètement down.
Puis ça remonte, je vais mieux pendant plusieurs semaines et tout à coup, comme pour les bas, certains signes annoncent à nouveau la phase opposée : une énergie de plus en plus grande, un état d’excitation intense, une hyperproductivité accrue et la possibilité d’abattre en quelques mois le travail que d’autres feraient en un an, l’envie de créer mille projets, de monter de nouvelles boîtes, un débit de parole plus rapide, une exaltation exacerbée, une certaine folie des grandeurs, des achats compulsifs…
Concrètement, ça bousille ma vie. Je ne parviens pas à vivre une relation amoureuse sur le long terme et j’ai notamment été licencié de ma propre boîte. Mes parents et ma famille m’aident énormément. Mon père veille sur mes finances, ma mère s’installe à la maison en cas de crise dépressive accrue. Avoir été diagnostiqué plus jeune m’a permis d’accepter d’être malade, mais aussi d’organiser ma vie pour réussir au mieux à cohabiter avec ma bipolarité. On n’en guérit pas, mais on l’apprivoise. Idem pour mes proches : ma souffrance porte un nom, elle est reconnue, je suis sous traitement et suivi par des spécialistes », confie Gauthier Van Reepinghen.
Trouver l’équilibre
Car mener une vie « classique » en étant bipolaire est en effet possible. « Cela nécessite souvent une certaine stabilisation, une prise en charge adéquate de son trouble et une bonne compréhension de soi-même. Il est important de trouver un équilibre entre les différentes facettes de sa vie, comme le travail, la parentalité et la vie sociale, pour éviter les débordements et les crises. Si l’on reprend l’image du wagon, avec un bon apprentissage de conduite, un mécanisme de freinage performant et une bonne maintenance, il est possible de continuer à avancer. Il faut apprendre à gérer ses émotions, à reconnaître les signes de déstabilisation et à prendre les mesures nécessaires pour rester sur les rails.
Un traitement médical adapté, notamment via des stabilisateurs d’humeur, est souvent nécessaire pour aider à contrôler les symptômes maniacodépressifs. Des thérapies peuvent également être très efficaces, sans oublier l’importance des routines et des habitudes régulières sur le plan du sommeil, des repas et des activités physiques, qui contribuent à réguler l’humeur. Sans compter un réseau de soutien social solide, amis, famille et professionnels de la santé mentale, qui peut aider à fournir un sentiment de sécurité et de stabilité. L’importance du collectif est primordiale ! », précise Anne-Françoise Meulemans.
Car la gravité de la bipolarité peut varier considérablement d’une personne à l’autre. Certains individus peuvent expérimenter des périodes de manie ou de dépression légères et occasionnelles, tandis que d’autres peuvent vivre des épisodes plus graves et plus fréquents. Parmi les patients qui ont atteint un équilibre grâce à un traitement et à un soutien adéquat, il arrive que certains souhaitent conserver plusieurs aspects de leur trouble.
« Cela peut sembler paradoxal, mais cela s’explique parce que la bipolarité peut être associée à une créativité et une imagination accrues, à la possibilité de vivre les émotions de manière plus intense et plus profonde, à être davantage dans l’empathie. Ceux qui souhaitent conserver certains aspects de leur pathologie doivent travailler avec leur équipe de soins pour trouver un équilibre entre la gestion de leurs symptômes et la conservation de leurs atouts. La bipolarité est un trouble complexe et multifacette, chaque personne atteinte reste unique ! », ajoute la psychologue, qui rappelle que consulter reste la première étape en cas de doute, si on est atteint de variations importantes de l’humeur. « Le diagnostic m’a sauvé la vie », conclut Gauthier.
(1)Catharsis, éditions Vérone (2)La Loi 2.73, L’Écritoire.
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