Témoignage : mon perfectionnisme m’a conduite au burn out

par Corine Goldberger
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©Leon Biss sur Unsplash

Pourquoi Abigail, 38 ans, s’est-elle littéralement défoncée pour sa boîte sans jamais s’écouter, jusqu’à mettre sa santé physique et mentale en danger ? Jusqu’au burn out ?

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Sortir de sa zone de confort

« Il y a encore trois ans, j’étais une consultante en transition numérique hyper engagée dans ma boite. Mon métier très recherché en ce moment, consistait entre autres à apprendre aux équipes des entreprises à travailler avec les nouveaux outils collaboratifs du digital. Manager, je gérais parfois jusqu’à 15 projets simultanément, là où pour le même salaire, un.e autre consultant.e se limite à trois seulement…

 

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Investie corps et âme dans mon travail, j’étais intransigeante sur la qualité du travail de mes équipes, le respect des délais de livraison et des coûts. Même les infographistes disaient en rigolant que j’étais capable de repérer un problème d’alignement des images au pixel près, alors que ce n’est pas mon métier. Un directeur associé étant parti, je gérais, en plus de mes responsabilités habituelles, les tâches d’un cadre ayant 10 ans d’expérience de plus que moi.

 

Epaté par ma vaillance, mon patron, en profitait allègrement, me surchargeait de travail

 

Epaté par ma vaillance, mon patron, en profitait allègrement, me surchargeait de travail. J’étais la preuve que sa philosophie portait ses fruits : « Défoncez-vous, sortez de votre zone de confort ! ». Face à ce polytechnicien brillantissime, je me sentais comme une athlète serrant les dents devant son entraîneur pour battre de nouveaux records.

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L’amour du travail bien fait

Je lui étais soumise comme à ma propre mère. Elle m’élevait à la dure, sans doute parce que sa jeunesse lui avait été volée par une première maternité à 19 ans. Avec elle, il n’était pas question de discuter, la réponse était invariablement la même : « Je suis ta mère, tais toi, tu n’as rien à dire ». Si j’insistais, elle me courait derrière, en essayant de me frapper à coups de chaussons. Mais je le sais, ma recherche d’excellence me vient de mon père, ouvrier portugais, et gros travailleur. Ce n’est pas juste un cliché sur une communauté. Je ne suis pas carriériste, mais comme mon père, j’ai l’amour du travail bien fait, du « bel ouvrage ». J’ai un côté bonne ouvrière qui attend sa médaille parce que le travail est irréprochable.

 

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Et puis Il fallait honorer la mémoire des grands-parents qui ont eu le courage de traverser la frontière à pieds pour venir travailler en France. L’ascension sociale de leurs petits enfants, c’est le plus beau cadeau qu’on puisse leur faire. Les devises familiales dans lesquelles j’ai été baignée: « Le travail, quel qu’il soit, ça ne se refuse pas quand on a la chance d’en avoir. » Ou bien, à moi la bonne élève : « Toi, tu as toujours été forte, tu n’as pas besoin d’aide, tu y arriveras toute seule ».

 

A la maison, je parlais parfois à mon nouveau chéri comme à un collègue de travail un peu chronophage.

 

Mais mon investissement hors norme impactait ma vie privée. A la maison, je parlais parfois à mon nouveau chéri comme à un collègue de travail un peu chronophage. Il se plaignait de ne pas me voir assez ? Je lui répondais agacée : « Pffff, tu devrais déjà être content du temps que je t’accorde ». Au lit à minuit, j’étais encore sur mon portable, à checker des mails, à envoyer des validations. J’avais trop de boulot pour travailler à construire un couple et prendre des gants. Faire l’amour, lire, sortir, je faisais tout en moins. Idem avec mes amis ou en famille. Dans les fêtes d’anniversaire, pendant que le roi ou la reine du jour déballait ses cadeaux, j’étais déjà discrètement en relation avec mes équipes ou un client sur mon mobile. Et alors que je faisais du théâtre en amateur depuis 25 ans, j’ai renoncé à aller à mes cours. Pour le boulot.

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La poule aux œufs d’or en burn out

Je ne me rendais pas compte que j’en faisais trop. Par manque de sommeil, d’air et de lumière, j’étais toujours crevée, irritable. Je compensais avec le sucre et me nourrissais de chocolat et de viennoiseries. Pas le temps de cuisiner, d’éplucher des légumes, même le week end. J’ai pris 5/6 kilos en un an et demi. Et puis j’ai commencé à tomber malade de plus en plus souvent. Un jour une otite, puis une angine, puis une fatigue inexplicable.

 

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J’étais épuisée, essorée. Un jour, au bout du rouleau, j’ai annoncé à mon boss que primo, au lieu de travailler sur six à 15 projets en même temps, désormais, je m’en tiendrais à trois. Avec le salaire que j’aurais partout ailleurs pour le même travail. Sinon, je partais. Je ne fanfaronnais pas, j’étais demandée dehors. Il a alors balancé son ordinateur en hurlant « Je me défonce pour vous tous, et c’est comme ça que tu me remercies ? T’es comme ma mère et ma femme! » (traduire une ingrate). J’ai répondu, « je ne suis ni ta mère ni ta femme. Qu’est-ce que c’est que cette crise ? » Il est sorti et j’ai fondu en larmes. J’avais lu dans son regard glacial que pour lui, je n’étais qu’une poule aux œufs d’or, qui certes, lui rapporterait toujours, mais moins qu’avant. C’était donc là les seuls sentiments que je lui inspirais. Aucune véritable estime professionnelle. Quant à un minimum de reconnaissance… J’ai éprouvé une déception terrible, comme un chagrin d’amour ou d’amitié.

 

Et là je me suis sentie en profonde dissonance. J’ai toujours été prête à « cravacher » s’il le faut, mais pas pour faire appliquer des décisions absurdes.

 

La goutte d’eau qui a fait déborder le vase : pour économiser 200 euros sur un devis de 10 000, il m’a obligée à travailler avec un prestataire de réalisation de videos nul, alors que l’habituel livrait un travail parfait. Le résultat, un désastre. 15 jours de retard pour mon client, (on l’a d’ailleurs perdu) un dépassement de budget de 5000 euros et mes équipes ont dû faire des heures sup en nocturne pour rattraper toutes les erreurs. Et là je me suis sentie en profonde dissonance. J’ai toujours été prête à « cravacher » s’il le faut, mais pas pour faire appliquer des décisions absurdes.

 

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Je suis tombée malade. A mon retour, mon patron s’est déchaîné « Tu nous as laissés tomber trois semaines ! », comme si c’était une attaque personnelle contre lui. Aucune empathie. Je suis retombée malade, et cette fois là, mon médecin m’a empêchée de revenir. Il m’a expliqué que j’étais en burn out, et depuis un moment déjà. Et curieusement je me suis sentie tomber. Comme si je me l’autorisais enfin…

 

Peut-être, mais j’avais des idées suicidaires.

 

Suite à ce diagnostic de burn out, impossible de me lever le matin. Je n’avais même plus envie de prendre une douche. Je dormais 18 heures par jour. Mon médecin m’expliquait, « c’est votre cerveau qui se régénère ». Peut-être, mais j’avais des idées suicidaires. Je n’arrêtais pas de regarder ma montre, heure après heure, puis minute après minute, pour vérifier que je n’étais pas morte, que j’étais encore là. Du fond de mon lit, je me répétais, honteuse, que j’étais nulle, que je laissais tomber mes équipes. Et puis, je n’avais pas réussi à garder un homme, (c’était déjà fini avec le dernier), et je n’avais pas construit de famille.

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Un programme pour réapprendre à vivre

Avec mon patron, nous nous sommes mis d’accord, laborieusement, sur un licenciement pour inaptitude. Le comble ! Avec le burn out, je n’avais plus de mémoire, plus de capacité d’attention, même pour regarder un film au delà de quinze minute. Je n’arrivais plus à compter, à rendre la monnaie à la boulangerie. Il a fallu faire le deuil du cerveau hyper-performant de ma vie d’avant. Pendant un an, je n’ai pas allumé mon ordinateur. Puis petit à petit, je suis sortie de mon tunnel. J’ai commencé à regarder des vidéos courtes sur YouTube. J’ai appris à manger environ 30% de moins, à reprendre goût aux légumes, dans des petites assiettes, à écouter mon corps. Au programme, dormir normalement, promenades, yoga, méditation, pour me rééquilibrer.

 

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Mon avenir après le burn out ? Je me voyais bien nounou ou vendeuse. Un boulot où on ne me demanderait rien de complexe. Ma psy m’épaulait bien, elle me conseillait de me donner du temps avant de me lancer dans de nouvelles aventures professionnelles. Un jour, je me suis rhabillée en « pingouin », chemise blanche, tailleur noir, pour passer des entretiens d’embauche dans des bureaux à la Défense. J’en ai été malade. Tous ces jeunes cadres qui couraient sur le parvis comme moi avant, ne me faisaient pas envie. Une année d’inactivité est passée. Le deuxième été, je me suis mise au surf. J’avais envie de faire des choses nouvelles, juste pour le plaisir. Oui j’allais boire la tasse souvent, mais ce n’était pas grave. Ma troupe de théâtre m’a rappelée. Je réapprenais à vivre : un phénix heureux de renaître de ses cendres.

Quelqu’un m’a dit : « Et si tu devenais coach » ? Ce n’était pas idiot : dans des vies précédentes, j’avais enseigné. Je suis pédago, efficace, je connais bien le monde de l’entreprise. Forte de mon expérience du burn out, je pouvais aider des cadres en reconversion, et aussi des équipes à progresser, en trouvant un équilibre vie pro/vie privée. J’ai donc créé une structure de coaching. Je revis. Et aujourd’hui, à ceux qui ont payé cher comme moi, leur surinvestissement dans le travail, j’ai envie de dire : « Je sais que vous n’avez plus confiance en vous mais cela va revenir. Laissez-vous le temps vous n’êtes plus la même personne. Réapprenez à faire de petits pas. Et acceptez-le, on ne remarche plus jamais de la même manière. »

Source: marieclaire.fr

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