La synesthésie : quand nos sens s’emmêlent

par Maëlys Peiteado
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©Tachina Lee - Unsplash

Certaines personnes associent constamment des sens entre eux et pensent que tout le monde en fait de même. Le chiffre 1 est vert, le lundi est acide, la lettre D est aiguë. Ce phénomène porte un nom : synesthésie.

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La synesthésie, une histoire d’associations

C’est une porte d’entrée pour comprendre le fonctionnement du cerveau humain. La synesthésie est un phénomène neurologique permettant d’associer deux sens dans son esprit, comme une couleur à un chiffre, une image à un son ou bien une texture à une odeur, voire un goût (tel le rat prodige dans le film d’animation Ratatouille), sans que rien ne le justifie dans la réalité. Il en existerait au moins une soixantaine de sortes, « mais certaines études tablent sur une centaine », précise Vincent Mignerot, chercheur indépendant en sciences humaines.

« Quand j’écoute de la musique, je la catalogue direct. J’ai tout un répertoire mental selon des couleurs : mauves, vertes, blanches, noires… Les teintes ne sont pas liées à des styles de musique mais à des émotions. Des chansons de jazz, de rock et de techno peuvent avoir la même », confie Thomas.

Non, ce journaliste de 24 ans n’est pas en plein trip, d’ailleurs il ne peut pas s’empêcher de visualiser la musique de cette façon. « L’hallucination apparaît en tant que création de l’esprit sans cohérence avec le réel, de façon arbitraire. Tandis que la synesthésie, elle, correspond toujours à un stimulus réel (une pensée, une image, une perception, une lettre…) », précise Vincent Mignerot.

Il peut également y avoir des correspondances entre deux sens, entre des éléments de langage ou entre des perceptions. La « synesthésie numérique », est le fait d’associer les nombres à des positions dans l’espace. L’individu atteint de « synesthésie de personnification », lui, attribue des caractères et traits de personnalité aux nombres, aux jours de la semaine, et/ou aux mois de l’année. En gros, le mois de décembre est considéré comme « doux » pour certaines personnes, de même que le chiffre 1 est vu comme « pédant » ou « masculin » chez d’autres. Vous trouvez ça étrange ? Sachez qu’entre 4 et 20% de la population mondiale serait concernée.

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Une affaire de neurones

La première description connue, « on la doit au médecin bavarois Georg Sachs en 1812 », avance le chercheur Jean-Michel Hupé du centre de recherche cerveau et cognition de Toulouse. Puis, la notion scientifique est tombée dans l’oubli pendant une cinquantaine d’années, explique ce dernier dans ses travaux, « Les synesthésies : à chacun ses illusions ». Ce sont les pionniers de la psychologie expérimentale tels Alfred Binet en France, Gustav Fechner et Wilhelm Wundt en Allemagne, ou encore Francis Galton en Angleterre qui s’emparent finalement du sujet.

Vers la fin des années 90, des techniques d’imagerie plus performantes ont permis aux scientifique d’explorer à nouveau la question pour tenter de savoir ce qui provoquait de telles associations. Mais aujourd’hui encore, la réponse n’a pas été trouvée…Deux hypothèses se dégagent cependant. La moins vérifiée est celle d’une connexion entre deux aires cérébrales qui ne devrait pas être là. L’autre repose sur un processus d’inhibition qui ne fonctionnerait pas bien, la manifestation synesthésique se révélant à la conscience. « À en croire la seconde piste, tout le monde serait plus ou moins synesthète, mais seulement certains en auraient conscience », résume Vincent Mignerot.

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Chacun sa logique

Marlène, étudiante en kinésithérapie de 23 ans, voit certains chiffres en couleurs. « Le 5 est rouge, le 3 est vert, le 2 est bleu…», énumère-t-elle. Si cela paraît insensé ou complètement abstrait pour certains, pour elle, c’est juste « comme ça » depuis toujours. En effet, la plupart des synesthètes ne se rendent même pas compte que leur façon de voir et ressentir le monde est unique. « Le synesthète a ses visions intérieures depuis la naissance et ne prend conscience de sa différence uniquement si on lui affirme que ces correspondances multisensorielles lui sont propres », décrit Laura Vincent dans son mémoire “À la recherche de l’expérience totale : la synesthésie comme outil graphique ».

« J’ai mis trente ans à découvrir que mon cerveau ne tournait pas de la même façon que tout le monde », confiait l’internaute « VaLOLic » en début d’année sur Twitter. Dans une série de messages très détaillés, celui-ci a partagé sa découverte sur le réseau social. Lui visualise les jours et les mois de façon géométrique et classée dans l’espace. Son expérience, accompagnée de dessins pour expliciter son mode de « rangement » interne, a été partagée plusieurs milliers de fois et a, selon les nombreux commentaires stupéfaits, permis à d’autres synesthètes insoupçonnés de se révéler.


Si plusieurs individus ont le même type de synesthésie, en revanche, ils l’expérimentent chacun de façon unique. C’est pourquoi Marlène n’associe pas les mêmes couleurs aux chiffres que Léo. Dans l’esprit du graphiste de 30 ans, les chiffres et les lettres dont les formes sont similaires ont la même teinte. Le 1 est semblable au i, le 4 au A, ainsi que le B au 6. « C’est peut-être pour ça que je mêle typo, couleur et chiffre dans mon métier », se demande-t-il.

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Souvenir ou réflexe ?

En maternelle, se rappelle-t-il, Léo faisait « des boudins de pâte à modeler pour apprendre à écrire en attaché » et consacrait « une couleur par lettre ». D’après Jean-Michel Hupé, « certains types de synesthésies correspondraient à des vestiges de l’imaginaire enfantin ». Il souligne que « toutes ces associations remontent à l’enfance, à un âge où le cerveau est confronté à l’apprentissage de la lecture et de l’écriture ». L’enfant chercherait à « donner un sens aux lettres et aux chiffres qu’il mémorise », estime le scientifique.

Pourtant Vincent Mignerot insiste : « la synesthésie est automatique, irrépressible et involontaire », contrairement à un souvenir que l’on peut avoir sans contexte et sans stimulus. Il est possible en revanche de se souvenir d’avoir eu un expérience synesthésique.

Cependant, à la suite d’un choc émotionnel, d’un traumatisme crânien ou pendant la prise de drogues, la synesthésie peut s’acquérir. « Ce constat renforce l’hypothèse de l’inhibition plutôt que celle des circuits neuronaux qui se créent », souligne le chercheur indépendant. Celle-ci pourrait également être héréditaire, souligne le chercheur Jean-Michel Hupé. « Il y a une composante génétique quasi-certaine puisque l’on remarque plus de synesthètes dans une même filiation », abonde Vincent Mignerot. Sauf que là encore, on ne sait toujours pas de quel gène il s’agit.

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Flou artistique

À l’heure où l’on parvient à envoyer des sondes sur la planète Mars, comment expliquer un tel manque d’informations ? Tout simplement car la synesthésie n’est pas une menace : elle n’est pas pathologique. « Comme il est très rare que ce soit gênant, il n’y a pas de raison objective de s’y pencher en dépensant des millions », reconnaît le chercheur indépendant. Certes, ce qui gêne Marlène, c’est lorsque les chiffres qu’elle lit sont écris d’une couleur différente de celle qu’elle leur donne, « à part lorsqu’elles sont en noir ».

Si elle n’est pas un handicap, la synesthésie n’est pas non plus un super-pouvoir. Sentir une odeur de bonbon au contact d’une surface en métal ne fera pas de vous un membre des X-mens ou de l’Umbrella Academy. Mais parfois, ça peut servir.

L’heuresthésie, sorte de synesthésie décrite par Vincent Mignerot dans un article du CNRS, aiderait au processus créatif. Son projet « Synesthéorie » étudie les apports de la synesthésie dans l’art, la philosophie et la science. Comme un peintre mettant sur toile la musique qu’il écoute ou un musicien composant selon des couleurs ressenties à l’écoute de certains sons.

Melissa McCracken par exemple, peut « voir » les sons. Ses toiles suivent les mouvements, les formes et les couleurs que lui évoquent la musique. Dans la première toile, son interprétation de « Life on Mars » de David Bowie ».

 

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It’s David Bowie’s biiirrrtthhddayy…

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« A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu », écrivait Arthur Rimbaud dans son poème « Voyelles ». Comme le poète, beaucoup d’artistes célèbres sont soupçonnés d’avoir été synesthètes : comme Baudelaire avec ses comparaisons et métaphores très sensorielles, Matisse, Van Gogh, qui expliquait que les musiques avaient des couleurs pour lui, Stevie Wonder, aveugle mais également capable de « voir » des sons, Duke Ellington, ou plus récemment Pharell Williams et Kanye West qui se serait vanté d’une telle capacité. Nul doute que cette spécificité permette de titiller les sens du commun des mortels avec créativité…

Source : marieclaire.fr

 

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Tags: Synesthésie.

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