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Alors que la mode vient de perdre l’une de ses dernières légendes ce jeudi 4 septembre 2025, retour sur notre dernier entretien avec le maestro Giorgio Armani.

Dans ce carrousel de la mode dont la course est plus effrénée que jamais, Giorgio Armani incarne un repère de calme et de constance. Depuis plus de quarante ans, il est à la barre de sa marque éponyme. Le créateur a ainsi transposé sa vision de l’élégance subtile de la mode aux secteurs de la décoration d’intérieur et de l’hôtellerie, a bâti un empire d’un milliard de dollars et a créé, avec Armani/Silos, l’une des institutions culturelles les plus importantes de Milan. Entretien à cœur ouvert à l’occasion du 90e anniversaire d’il Maestro.

« Je suis la personne qui décide de tout et cette liberté, je la veux et je ne peux pas y renoncer », confiera-t-il un peu plus tard lors de cette rencontre. Giorgio Armani est un homme déterminé qui sait ce qu’il veut. Il assure non seulement la fonction de directeur de la création du groupe Armani, mais s’occupe aussi lui-même des finances. En tant que cadre supérieur, il s’offre la possibilité de changer de cap rapidement et, lors des discussions, c’est lui qui a le dernier mot. Cet entêtement est d’ailleurs peut-être l’un des secrets de la grande réussite de son empire monumental, comptant plus de 8 000 collaborateurs.

Aujourd’hui, la marque Armani couvre pratiquement tous les domaines, des articles de fitness aux canapés en passant par le chocolat et les parfums. Pourtant, c’est bien par la mode que tout a commencé pour cet homme né le 11 juillet 1934 dans la ville de Piacenza. Il a débuté sa carrière comme étalagiste à La Rinascente, un grand magasin milanais, puis fut créateur de vêtements pour hommes chez Nino Cerruti. Mais depuis 1975, c’est de manière indépendante et sous son propre nom qu’il poursuit cette activité.

Comment se déroule votre processus créatif ?

« Tout commence par le choix des matériaux et des couleurs. Nous établissons ensuite un moodboard avant de concevoir et de fabriquer des prototypes. Ce processus me passionne et me procure toujours autant de plaisir. Après toutes ces années, il est évident que c’est la simplification qui distingue mon travail, mais qui me caractérise aussi en tant que personne. Je supprime pour ajouter ensuite de la valeur et du sens. Cette méthode, je l’ai d’ailleurs appliquée à d’autres secteurs, créant ainsi un style de vie Armani complet. C’est de loin l’évolution la plus importante de ma méthode de travail. »

Armani compte de nombreuses gammes différentes. N’est-ce pas difficile de garder le cap en permanence ?

« Non, pas du tout. C’est précisément le fait d’adopter une philosophie claire en matière de design qui me permet de mener tous ces projets de front. En ayant sa propre vision, sa propre passion et sa propre rigueur, il est impossible de se perdre en chemin. Il en va de même pour les clients. »

Admirez-vous certains génies créateurs ?

« Coco Chanel avait un talent immense et son amour de la simplicité, du confort et de l’androgynie constitue encore une importante source d’inspiration. Nino Cerruti m’a appris les celles du métier et encouragé à développer mon propre style. Puis il y a Jean Paul Gaultier, l’enfant terrible de la mode, qui parvient à conserver son enthousiasme et son innocence mieux que quiconque, qui casse les codes et fait tomber les barrières grâce à son imagination. J’aime aussi beaucoup le travail de Dries Van Noten et de Giambattista Valli, sans oublier Paul Smith, dont j’admire l’obstination et l’indépendance d’esprit. De manière générale, on peut dire que j’admire toute personne qui fait ce qu’elle veut et ne se plie pas aux règles, toute personne dont je salue l’attitude. »

Comment décririez-vous ce style cohérent qui vous est propre ? On dit souvent que votre mode est typiquement italienne, teintée d’élégance délicate.

« Mon style reflète clairement la culture italienne. Mais il découle avant tout du design et de la technique, de la recherche active d’un assouplissement des codes vestimentaires. Créer des vêtements à la fois chics, élégants et confortables, ce n’est certes pas facile, mais tel est l’objectif que j’ai toujours poursuivi. Je cherche à mettre en valeur l’apparence et le caractère de la personne qui le porte, sans jamais l’envahir ou la déguiser. La mode doit être complémentaire. C’est vous qui portez les vêtements et non l’inverse. »

Vous faites souvent référence aux artistes et aux œuvres d’art comme sources d’inspiration.

« Gauguin, Kapoor ou des mouvements artistiques et de design comme le surréalisme, le Bauhaus et l’Art déco n’ont de cesse de m’influencer. Il m’est déjà arrivé de créer des collections en hommage à des artistes, comme Matisse pour l’automne-hiver 1993-1994 ou Kandinsky pour le printemps-été 2000, mais le sens de la couleur ou de la lumière d’un artiste particulier peut également inspirer mon travail de manière plus subtile. J’aime aussi la danse et ai d’ailleurs collaboré à plusieurs reprises avec Joaquín Cortés, j’ai créé les costumes pour Bernstein Dances et, en 1989, j’ai dessiné une collection spéciquement inspirée des Ballets Russes. Je m’intéresse aussi souvent à l’architecture et à la décoration d’intérieur, en particulier à l’Art déco oriental. »

C’est notamment Richard Gere, en portant un costume Armani dans le film American Gigolo, qui vous a fait connaître. Considérez-vous le cinéma comme un moyen important de toucher un public plus large au travers de votre travail ?

« Je n’aurais jamais imaginé qu’American Gigolo puisse avoir un effet aussi important sur ma carrière ! Je pense avoir travaillé sur plus de 250 films et je continue à éprouver une satisfaction créative en contribuant à construire les personnages. Cela m’a également permis de me rendre compte du pouvoir des films pour aller à la rencontre d’un public mondial de clients potentiels. Que des stars de cinéma arborent mes créations sur les tapis rouges a également contribué au rayonnement d’Armani. »

Dans le secteur de la mode, vous êtes l’un des rares à ne pas avoir été racheté par un grand conglomérat. Quels sont les avantages et les inconvénients d’être son propre patron ?

« Je reconnais avoir été tenté de vendre à plusieurs reprises, mais je préfère rester indépendant : je suis responsable de mes choix, je décide de tout. Je ne peux pas renoncer à cette liberté absolument essentielle pour moi. En conservant mon indépendance, je peux prendre des décisions sans la moindre entrave. Je suis libre de créer et de m’exprimer en étant totalement en phase avec moi-même. Je n’ai de comptes à rendre à personne, sauf à mes clients, qui sont les véritables partenaires de mon entreprise. Hormis les personnes qui achètent et portent mes créations, je ne dois plaire à personne d’autre qu’à moi-même, c’es un grand privilège pour un créateur. »

Une fusion ne vous offrirait-elle pas davantage de temps libre ainsi qu’une belle réserve financière.

« Nous avons connu la réussite au fil des ans et n’avons jamais eu besoin d’investissements extérieurs pour réaliser nos projets. Si nous n’avions pas été une entreprise aussi solide et en pleine croissance, peut-être aurions-nous envisagé de laisser entrer quelqu’un d’autre. Je comprends que d’autres marques consentent à un rachat, nous vivons une période difficile. Mais je m’inquiète aussi de la prolifération de conglomérats de plus en plus grands et de la transformation de la mode en une forme de divertissement visuel, au sein duquel être vu et remarqué constitue l’objectif suprême, quel qu’en soit le prix à payer. »

L’émancipation est une valeur essentielle de Marie Claire. Avec la célèbre veste Armani, vous avez offert aux femmes des années 1980 un vêtement qui leur permettait de se tenir au coude à coude avec les hommes. Vous les avez ainsi aidées à briser le plafond de verre. Était-ce intentionnel ?

« J’ai commencé à vendre des vestes et des costumes pour femmes en 1975, soit un an après ma première collection pour hommes, car ma sœur Rosanna et quelques amies souhaitaient porter ce que j’avais conçu pour les hommes. Elles voulaient également des vestes simples et souples dans lesquelles elles pouvaient se déplacer librement et naturellement. À cette époque, une génération de femmes s’est levée et a cherché un nouveau mode d’expression au travers des vêtements. Elles voulaient afficher leur modernité, leur égalité et leur confiance en elles et ne pas être cataloguées par des codes de féminité dépassés. J’ai mis au point un nouveau style, tout en souplesse, que les femmes pouvaient porter avec aisance et qui leur conférait une allure incarnant force et puissance. Sur le tapis rouge, les jeunes actrices de l’époque, désireuses de trouver un look moderne qui leur permettrait de se démarquer du Hollywood démodé, privilégiaient mes vêtements aux styles courants jusqu’alors. »

Vous avez également été le premier créateur à bannir des podiums les mannequins dont l’IMC était inférieur à 18. Comment percevez-vous le débat actuel sur la body positivity ?

« Il était temps ! J’ai toujours veillé à ce que mon travail soit ancré dans la réalité. Je m’efforce d’habiller de vraies personnes, avec de vrais corps, pour leur vraie vie. »

Vous fêtez cette année votre 90e anniversaire. Comment avez-vous perçu l’évolution du secteur ?

« Cet anniversaire marque une étape importante qui m’incite à réfléchir tout en me tournant vers l’avenir. Lorsque j’ai créé mon entreprise il y a 50 ans, la mode était un symbole de modernité et de progrès. Aujourd’hui, ce sont davantage les réseaux sociaux et la technologie qui ont repris ce rôle, la mode s’est transformée en une forme de divertissement, changement que je ne trouve pas positif. Personnellement, je continue de croire que la mode a un impact profond sur le quotidien des gens, qu’elle modifie les perceptions et favorise le progrès. Je ne crois pas que le style soit un exercice à part entière. Le style fait partie de la vie. J’aimerais, de préférence, simplement pouvoir continuer à fabriquer des vêtements que les gens peuvent acheter et porter. J’espère que cela ne changera jamais. »

Cet entretien est initialement paru dans l’édition d’avril 2024 de Marie Claire Belgique.

 

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