Ils sont plus qu’amis, mais pas vraiment ensemble. Sorte de flirt poussé sans aucune promesse en contrepartie, cet entre-deux émotionnel satisfait ceux qui ne souhaitent pas s’engager, mais apprécient pourtant une relation régulière. En théorie, cela suppose moins de contraintes, de dépendance ou d’attentes. À condition de ne pas tomber dans un engrenage toxique.

Ce soir, Mélodie a rendez-vous avec Anton. Depuis six mois, ils se voient deux à trois fois par semaine pour partager de bons moments. « Restos, ciné, concerts, expos, et plus si affinités, selon nos envies du jour. On dort parfois l’un chez l’autre, on a même déjà passé deux week-ends à la mer à deux, mais le mot d’ordre, c’est zéro pression. On ne veut pas d’une relation sérieuse et exclusive, encore moins uniquement sexuelle sans aucun sentiment. On se considère comme des amis-amants, mais officiellement, on n’est pas ensemble », sourit cette architecte paysagiste de 34 ans.

Une zone grise sentimentale

Un non-statut qui se répand, toutes générations confondues, et encore plus prisé par la Gen Z, pour laquelle la notion d’engagement semble générer beaucoup d’anxiété et qui n’est pas très adepte des relations trop fermées. Fusion des mots anglais « situation » et « relationship », le terme « situationship » désigne une histoire sentimentale sans étiquette. « C’est une zone grise qui me convient parfaitement. Le couple traditionnel me fait peur, je ne suis pas capable de donner plus à Sven, mais j’ai besoin de lui et il arrive qu’il me manque », confie Joy, 28 ans, qui ne veut pas répéter les erreurs de sa sœur, 33 ans, qui après deux relations longues, a perdu toute confiance en elle et supporte mal sa nouvelle vie en solo.

« Pour moi, c’est le bon compromis, mes parents et tous ceux de mes amis sont divorcés, j’aime rester prudente et contourner l’obligation d’engagement, ça me convient fort bien », ajoute la jeune femme. Cette alternative qui permet de ne pas dépasser l’étape du « pré-couple » n’étonne pas la psychologue belge Léa Lambrot. « La plupart des nouveaux types de relation sont des manières de se l’approprier en évitant certains aspects, qui peuvent s’avérer source d’anxiété pour certains. La ‘situationship’ peut-être une façon de retarder l’engagement lié à une peur qui en découle potentiellement, ou une option pour ralentir la cadence et prendre le temps de découvrir l’autre sans être cantonné à une relation de couple en tant que telle ».

Pour Mélodie et Joy, il s’agit aussi de ne pas se sacrifier au profit de sa vie sentimentale : voir ses amis quand on en a envie, ne pas rendre de comptes sur son emploi du temps, ses dépenses ou ses loisirs, ne pas empiéter dans l’espace de vie de l’autre… une volonté assumée de refuser toute concession par rapport à sa propre liberté, en se positionnant volontairement dans un lien hybride qui permet de garder une certaine autonomie. « Il s’agit d’un souhait de continuer à promouvoir ses libertés et faire en sorte que la relation ne prenne pas toute la place. C’est aussi une mise à distance de l’aspect émotionnel car symboliquement, la relation est supposée plus ‘ légère ’, cela sous-entend un attachement plus modéré et donc possiblement une manière d’être en relation davantage apaisante et épanouissante », précise la psychologue.

Une relation apaisante ou un piège affectif ?

Mais cette relation en apparence légère et assumée n’est pas toujours synonyme du conte de fées 2.0 qu’elle renvoie, derrière ses apparences idylliques. Si certains se disent réellement détachés, d’autres, cependant, se verraient bien passer à la vitesse supérieure et officialiser ce qui ressemble à leurs yeux à une relation amoureuse de plus en plus aboutie.

 « La nature de la relation devenait trop floue. Je me rendais compte que j’avais besoin d’éclaircir le statut de mon lien avec Roman. J’avais besoin de savoir où nous en étions au juste, sachant pertinemment que j’avais de plus en plus envie de passer du temps avec lui. Quand il m’a dit que pour lui, ce n’était toujours rien de plus qu’une relation cool où on passe du bon temps à deux, j’étais anéantie, je me suis rendu compte que j’étais vraiment tombée amoureuse malgré moi, alors qu’au début, ce n’était qu’un mélange de plan cul et de romance à l’eau de rose et que j’avais l’impression que ça me convenait vraiment », regrette Lina, 42 ans, triste de s’être enlisée dans une relation qu’elle qualifie d’intermédiaire et d’incomplète.

Car si la volonté de ne pas s’engager représente pour certains une victoire sur les injonctions sociétales qui poussent encore souvent à une certaine norme en matière de couple, d’autres vivent leur « situationship » en décalage total avec leur ami-amant et espèrent qu’il ne s’agit que d’une étape avant de s’inscrire davantage dans la durabilité. « Tout dépend du contexte dans lequel ce type de relation prend place. Il peut s’agir d’une manière de s’affranchir de certaines attentes sociétales et d’adapter la relation selon ses propres attentes et désirs, bien que cela soit aussi possible en étant couple. Cela peut être également une manière d’éviter certaines émotions et angoisses liées au fait de faire couple, comme la privation de liberté, un attachement plus important ou la possibilité de perdre l’autre. Des raisons à la fois personnelles et sociétales qui encouragent à construire un nouveau type de liaison, se libérant de la pression de notre société actuelle et de notre propre passé relationnel », explique Léa Lambrot.

D’après un sondage réalisé par l’application Hinge, 34 % des utilisateurs ont été dans une « situationship » entre 2020 et 2021. Si le phénomène touche aussi bien les vingtenaires que les trentenaires, les Millenials ou même les seniors, qui n’ont plus envie de faire passer leur vie affective avant tout, cela ne signifie pas pour autant que la notion de couple traditionnel soit en voie de disparition, à terme. Selon la spécialiste interviewée, le modèle ne s’effrite pas et reste un point de repère pour envisager une vie amoureuse. « En revanche, il est modelé par l’accent qui est mis sur ses désirs personnels, ses propres envies ou non-envies, notre société tendant à prôner de plus en plus l’individualité et donc à orienter vers la nécessité d’être à l’écoute de ses besoins. La définition stricte du couple classique est donc selon moi de plus en plus compliquée à appliquer, en sachant que l’abnégation est de moins en moins valorisée », constate la psychologue.

La communication, seule boussole dans le flou

Une relation qui ne dit pas son nom mais semble donc plus nuancée, selon la manière dont chaque protagoniste l’appréhende. Exclusive ou non, potentiellement ambiguë et douloureuse, ou au contraire épanouissante, elle casse les codes et ne se conjugue pas au futur, mais nécessite un ingrédient primordial pour rester équilibrée : une communication claire et sans équivoque. « On ne s’est rien promis ! On est en situationship, on est plus qu’amis, on est partenaires sexuels, mais ça s’arrête là. Me concernant, j’ai deux relations simultanées de ce type depuis deux ans, après une histoire classique de 10 ans. Ça m’équilibre et je ne compte pas renoncer à ce choix de vie, mais cela affecte énormément Georges, un de mes amis-amants, qui me reproche de ne pas avoir été assez claire dès le départ et supporte mal l’idée que je vive aussi ce type d’histoire avec un autre que lui », regrette Nathalie, 40 ans, pour qui choisir est prématuré et entraverait sa quête de liberté.

« Même si on sort du schéma relationnel traditionnel, il s’agit cela dit d’une relation en tant que telle, cela sous-entend deux êtres en interaction et donc la nécessité de communiquer, que cela soit avec ou sans engagement. Cela implique de pouvoir exposer à l’autre sa conception de la « situationship » et de ce que l’on attend ou recherche aussi dans cette manière d’être en lien… », conseille Léa Lambrot, pour éviter les montagnes russes émotionnelles, potentielles sources de souffrance. Comme psychologue, elle enseigne d’ailleurs à ses patients que l’évitement est ce qui maintient un problème, bloque notre fonctionnement et freine l’épanouissement sur le long-terme. Pour être source de réel bien-être et d’équilibre, personnel et en duo, la « situationship » doit donc être pleinement choisie, et non subie.

Sachant qu’en Belgique, un mariage sur trois finit en divorce*, un des taux parmi les plus élevés d’Europe. En dix ans, le taux de célibataires belges a augmenté de 16 % et selon les prévisions, un Belge sur deux sera en mode single en 2060… Un contexte propice à l’explosion de nouveaux modèles, dont la « situationship », qui redéfinira peut-être la notion d’un certain bonheur à deux.

(*)Statbel 

 

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