Elle serait la remise en question existentielle par excellence. Le cap qui pousse certains à tout plaquer et d’autres à persévérer dans la voie choisie. Une introspection en profondeur, sorte de bilan de vie salutaire à une période charnière de l’existence. Sauf que pour la génération Y, biberonnée à l’instabilité, la crise de la quarantaine a commencé bien plus tôt, à l’instar des vingtenaires, déjà concernés.

Le rêve de Romy à 37 ans ? Sortir de sa routine, privée comme professionnelle, et de sa zone de confort, oser prendre un autre chemin que celui sur lequel elle commençait à dangereusement s’enliser. Le déclic a été brutal : un manque réel de sens, l’impression d’avoir laissé s’échapper sa jeunesse et mené une vie trop peu exaltante. « Mon envie de changement était profonde, qu’il s’agisse de déménager, de choisir une autre voie professionnelle ou même un autre amoureux. J’avais l’impression d’avoir fait le tour de tout, d’être piégée dans une existence que j’avais adorée, mais qui pourtant ne me satisfaisait plus. J’étais lasse et de plus en plus aigrie par la banalité confondante de mon quotidien. J’aimais mon métier de designer industriel, j’étais épanouie dans mon couple, mais je ressentais paradoxalement une grande lassitude, une sorte de mal-être général où les regrets prenaient de plus en plus de place. J’avais envie d’explorer autre chose, de donner un vrai but à mon existence, de reprendre ma liberté, au risque de rester coincée dans mon mode de vie jusqu’à la mort ».

Aujourd’hui, Romy a 66 ans et se souvient de cette période de transition avec fierté. « J’ai assumé mon ras-le-bol général, je m’ennuyais après avoir coché toutes les cases : études, couple, famille, reconnaissance sociale et professionnelle. Comme toute ma génération, je me sentais très concernée par l’arrivée de la quarantaine. Combien de mes amies ne se sont-elles pas retrouvées trompées par des conjoints en quête de jeunesse éternelle qui se tournaient vers des filles de 25 ou 30 ans ? Et combien d’autres ne se sont-elles pas dit qu’à quarante ans, elles avaient envie d’enfin penser à elles, de ne pas laisser passer les belles années qui restaient ? La stigmatisation était très forte sur cet âge rond qui semblait signer le début de la n ! L’arrivée de mon anniversaire me paralysait, comme s’il s’agissait d’une date butoir. Ça semble beaucoup moins marqué aujourd’hui, mes enfants et leurs amis sont très loin de ces préoccupations, à âge égal, ils ont tous un parcours très différent. Peu d’entre eux sont parents, rares sont ceux qui ont en emploi stable ou un projet de vie global, ils se projettent beaucoup moins, nous étions davantage dans un moule et sur des rails », confie celle qui a tout quitté voici presque trente ans pour ouvrir des chambres d’hôtes en Italie.

Une génération en quête de sens

Chez les millénials, les prémisses de remises en question typiques de la quarantaine approchante approchante diffèrent en effet de celles des baby-boomers, la « midlife crisis » (contraction de « middle » et de « life »), semblant moins spectaculaire que celle de leurs aïeux… voire inexistante. Théorisée en 1965 par le psychanalyste canadien Elliott Jaques, cette phase de transition parfois complexe serait donc moins marquée chez ceux nés entre le début des années 80 et la fin des années 90, qui se sentent moins exhortés à subir l’injonction sociale selon laquelle quarante ans serait forcément un moment-clé. Si le chiffre reste symboliquement important pour tout le monde, il n’est pas nécessairement un cap ni une crise, comme le rappelle le psychiatre Christophe Fauré (1), mais plutôt une transition. « On se remet forcément un peu en question pour voir ce qu’on a fait de sa vie et comment on envisage la suite. Mais il s’agit plus d’un débat intérieur que d’une crise, je ne me retrouve pas du tout dans ce mot, beaucoup trop fort à mes yeux. Idem pour mon copain et notre entourage, avoir quarante ans n’a pas changé grand-chose, on est encore trop peu installés dans la vie pour tout remettre en question », explique Margot, 41 ans. Selon le média américain Vox, qui a analysé le phénomène, si la vie des millénials n’a rien à voir avec celle de leurs aïeux, c’est parce qu’elle est notamment régie par une forme d’instabilité assez constante, entre la crise financière de 2008 et la pandémie amorcée en 2020, avec la conséquence directe qu’ils sont tournés vers l’avenir et non vers le passé, comme l’étaient souvent les générations précédentes.

« On a tellement de difficultés à se réaliser, que ce soit sur le plan amoureux, professionnel, voire social…c’est comme si on n’avait pas encore suffisamment vécu pour déjà connaître une crise de milieu de vie. Quarante ans, c’est trop tôt pour faire un vrai bilan, je pense surtout au futur, regarder dans le rétroviseur serait prématuré, il n’y a pas grand-chose à voir ni de gros regrets à avoir… », explique Macha, 38 ans. Marie-José, sa mère, compare avec franchise : « À son âge, j’avais déjà mes trois enfants, un statut de fonctionnaire et une maison. J’étais rassurée, le plus important était fait, mon mari et moi avions une certaine stabilité. À quarante ans, on commençait à stagner, avec un besoin urgent de changement : mon époux a accepté une promotion à 44 ans parce qu’il n’en pouvait plus de tourner en rond et est devenu le grand absent. Quant à moi, la routine me flétrissait, je trouvais ma vie réussie, mais ennuyeuse et terriblement banale, comme si tout était accompli et terminé. J’ai par hasard rencontré celui qui est devenu mon compagnon actuel. La quarantaine a été une déflagration pour mon premier couple, on voyait chacun nos champs des possibles se rétrécir, on a donc tout envoyé valser à notre façon sans vraiment penser aux conséquences, se réinventer étant vital pour chacun. Quand je regarde où en est Macha aujourd’hui, j’ai davantage l’impression qu’elle a 30 ans plutôt que 38, elle n’a strictement rien construit », explique cette maman amère face à ce parcours qui s’étire sans réelles réalisations concrètes, que ce soit dans la sphère privée ou professionnelle, mais dont l’insouciance semble s’être envolée depuis longtemps.

À l’instar de tous ces étudiants qui au sortir de leurs études, font déjà une sorte de bilan de vie, se demandant ce qu’ils font là, quel est le sens de la et de leur vie, de leur avenir, ce à côté de quoi ils ne veulent surtout pas passer ou ce qu’ils refusent de sacrifier, considérations auparavant plus typiques de ceux qui allaient souffler leur quarantième bougie.

La “midlife crisis” n’attend plus 40 ans

Un constat qu’a fait aussi la psychiatre belge Caroline Depuydt dans une de ses vidéos postée sur Tiktok et Instagram, expliquant que la crise des 25 ans pourrait prendre la place de ladite « midlife crisis ».

Communément située entre 37 et 48 ans, la moyenne étant aux alentours de 38 ans, il semble que les curseurs soient aujourd’hui floutés, comme si on n’attendait plus d’avancer en âge pour s’autoriser à se demander si on est en phase avec l’existence que l’on mène. Un bilan de vie dont Christophe Fauré rappelle cependant que peu le vivent comme une véritable « crise ». Il s’agirait surtout d’une mise au point sur son propre cheminement et l’accomplissement de soi.

Que l’on ait 25, 40, 55 ou 80 ans, les motifs ne sont pas toujours identiques, mais tous portent sur un constat sans appel : « Ai-je fait les bons choix ? ». Caroline Depuydt rappelle à quel point il est important de se reconnecter à soi et à ses valeurs profondes, en cas de grand questionnement. Le changement sociétal majeur ? S’agissant de « crise », elle serait davantage existentielle que propre à une tranche d’âge en particulier et imputable à chaque génération.

« J’ai 27 ans et les préoccupations d’un quadragénaire, parler de “midlife crisis” n’a plus de sens aujourd’hui. C’est une crise de vie tout court, il n’y a plus d’âge pour la traverser. Le monde est suffisamment anxiogène pour nous obliger à tout questionner très jeune. Ma marraine a 42 ans et me dit que nos inquiétudes sont les mêmes. Nous nous demandons toutes les deux si nous prenons les bonnes décisions. Comme moi, elle hésite à devenir maman, elle n’a pas plus de certitudes professionnelles que moi malgré son expérience et elle ne parvient pas à acheter un bien, alors que ses parents étaient propriétaires à son âge. Ce que nous vivons, ce n’est pas courir derrière une jeunesse révolue comme le faisaient les adultes sujets à la fameuse crise de la mi-vie, mais derrière le sens que l’on veut tenter de donner à une existence hyper malmenée par les circonstances de l’époque. De quoi peut-être se faire des cheveux blancs avant la date fatidique, mais avec l’avantage d’être acteur de sa vie dès le plus jeune âge. Il faut un sacré courage pour oser regarder son existence en face à 20 ans ! Je pense que l’on peut être fier de nos crises existentielles, elles permettent de se construire bien avant 40 ans et de ne pas faire les mauvais choix au nom d’un modèle imposé, comme le faisaient les actuels seniors quand ils étaient jeunes adultes. Réussir à se trouver prend du temps, et autant ne pas attendre de devenir quadragénaire pour savoir ce que l’on veut », constate Victorine, 21 ans, sûre que la génération Z a de beaux jours devant elle. À bon entendeur…

(1) Maintenant ou jamais (Albin Michel). (2) Étude publiée en 2020 (The National Bureau of Economic Research).