Psycho: je n’aime pas mélanger mes amis

par Emmanuelle Ringot
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©Unsplash Suhyeon Choi

Mélanger ses groupes d’amis ? Quelle drôle d’idée ! La vie est plus simple quand on compartimente, non ? Mais qu’est-ce qui se joue sous cette volonté à séparer ses relations sociales ?

L’autre soir, je pensais au plan de table de mon futur mariage. Dans le cas bien évidemment où je me marie, ce qui n’est pas du tout à l’ordre du jour. Bref, je pensais aux invités : à ceux que j’aimerais mettre côte-à-côte pour qu’ils puissent échanger, dire à quel point la fête est réussie, que les mets sont raffinés et la déco instagramable. Rep à ça Meghan Markle. Une pensée en entraînant une autre, j’imaginais ensuite le fatidique diaporama auquel chacun des invités aurait pu contribuer. Et c’est là que l’effroi m’a saisi.

 

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Je n’y avais pas encore pensé : pour la première fois depuis des dizaines d’années, tous mes amis seraient réunis dans une seule et même soirée. Une idée qui me donne depuis toujours des sueurs froides. Parce que, contrairement aux anniversaires qu’on peut fêter en plusieurs fois pour ne pas avoir à mélanger ses groupes d’amis, ce n’est pas possible de re-célébrer son mariage pour distiller les invitations, si ? Non.

Présenter ses amis : le grand remplacement

Si certains vivent leurs amitiés façon kolkhoze (aka, ils partagent tout et tout le monde), je suis de celles qui cloisonnent, qui gardent chaque ami dans la case qui lui sied le mieux, qui préfèrent voir les gens en tête-à-tête ou en tout petit groupe. Comme Nadège*, rencontrée au centre aéré il y a plus de vingt-cinq ans, avec qui j’ai tout fait – de la fabrication de sable doux à la première cigarette – et qui n’a jamais vu aucun de mes autres amis en dehors de mon compte Instagram. “Souvent on a tendance à compartimenter ses groupes d’amis parce qu’on a peur”, débute Maïté Tranzer**, psychologue clinicienne à Paris.

 

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Peur, mais de quoi ? “Peur que la relation change, peur d’être remplacé aux yeux de nos amis ou même peur d’être jugé”, précise l’experte. Entre déficits de confiance de soi et de confiance en l’autre, on anticipe le fait qu’un coup de foudre amical puisse nous remplacer dans le coeur de nos propres amis (les traîtres). « Il arrive […] que les amis présentés soient emballés l’un par l’autre et que leur relation finalement prime sur leur lien respectif avec [le premier], à la grande déception de celui-ci », corrobore ainsi Claire Bidart, sociologue et directrice de recherche au CNRS dans l’ouvrage “La vie en réseau” (éd. PUF).

Cette peur de l’exclusion n’est pas la seule explication : on peut aussi craindre que ces grandes réunions deviennent le théâtre de rivalités et que les groupes se transforment en clans. “Forcément, amener de nouvelles personnes dans un groupe préalablement formé va faire changer la dynamique de celui-ci”, explique Maïté Tranzer. Et puis, le groupe peut aussi se renfermer sur lui-même excluant de fait tout intrus, quel que soit son type de personnalité (avenant ou timide). Une possibilité qui nous renvoie à nos propres moments rasoirs, passés dans des soirées où on ne trouvait rien d’autre à faire que de hausser les sourcils pour montrer qu’on était toujours en vie.

 

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Amitiés cloisonnées : la peur d’avoir honte

Troisième cas de figure pouvant expliquer cette résolution de vivre ses amitiés dans des vases clos ? L’humiliation, qu’elle soit directe ou par rebond. Je m’explique : si le ridicule ne tue pas, le fait d’assister à un moment gênant provoqué par tiers peut être vraiment traumatisant. Par exemple, je ne me suis jamais remise de ce qu’il s’est passé ce fatidique soir de 2012. Assise à l’arrière d’un Uber avec mon ami d’enfance Victor*, celui-ci m’a fait tomber unilatéralement dans un puits de honte (sans fond), en se mettant à rapper (mal) sur le tube de Pow Wow “le lion est mort ce soir”. J’étais si gênée que j’avais alors envisagé très sérieusement de sauter de la voiture en marche.

Difficile d’envisager de présenter Victor à quiconque par la suite, par crainte d’une nouvelle sortie musicale. D’ailleurs, est-ce que je dois l’inviter à mon mariage lui-aussi ? “D’abord, plus on fait entrer une personne tôt dans sa vie, moins on peut savoir si sa trajectoire va coïncider avec la nôtre, même si quoiqu’il arrive, on peut garder de la tendresse pour elle”, rassure Maïté Tranzer qui ajoute aussi que le mélange des groupes d’amis peut aussi nous perturber, car il nous oblige à dévoiler différentes facettes de notre personnalité. Une idée que partage Mary Holmes, sociologue à l’Université d’Édimbourg, qui reprend dans un écrit les dires du célèbre sociologue canadien Erving Goffman. « Il a expliqué comment nous endossons souvent différents rôles avec des individus ou groupes différents.

 

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Ainsi, si nous sommes habitués à jouer le rôle de l’ami d’enfance (qui peut inclure des plaisanteries d’initiés ou des histoires embarrassantes du passé) avec un groupe, nous pouvons ressentir un conflit avec d’autres amis avec lesquels nous jouons le rôle de collègue du bureau (ce qui inclut d’apparaître comme un adulte sophistiqué). »

Amitiés cloisonnées : est-ce si grave ?

Une dernière question se pose: y a-t-il une véritable contre-indication à compartimenter sa vie sociale ? “Absolument aucune”, selon la psychologue clinicienne, qui avance même que c’est un moyen de se garder des espaces d’intimité. “Voir les personnes en comité restreint permet souvent de développer des liens plus forts avec elles”, explique-t-elle.

Cette liberté dans la présentation de soi permet de se garder une marge de manoeuvre. Et puis, on crée bien des filtres et des groupes sur les réseaux sociaux pour compartimenter sa vie digitale, pourquoi ne pourrait-on pas le faire dans la vraie vie ? Me voilà rassurée. D’autant que – rappelons-le – ce n’est vraiment pas pour tout de suite, ce mariage.

*Les prénoms ont bien évidemment été changés. Parce que j’aime beaucoup mes amis et j’aimerais les garder.

**Maïté Tranzer, psychologue clinicienne à Paris.

Source: marieclaire.fr

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Tags: Amitié, Relation.

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