Cannes 2018 : Interview exclusive de l’actrice Alina Serban à l’affiche de « Seule à mon mariage »

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La nouvelle a été annoncée mi-avril : le premier film de Marta Bergman, « Seule à mon mariage », a été sélectionné par l’ACID* et sera présenté en première mondiale dans une section parallèle du Festival de Cannes 2018. L’occasion pour nous de dévoiler l’interview de sa jeune actrice principale : Alina Serban.

Vous ne la connaissez certainement pas. Pas encore. Alina Serban, actrice d’origine roumaine et rom, fera parler d’elle. Nous l’avons rencontrée il y a un an, la veille du dernier jour de tournage du film « Seule à mon mariage » à Liège. L’œil fatigué mais la mine heureuse : l’émotion que procure une fin de tournage intense était palpable chez Alina. L’actrice nous a offert une interview touchante et forte, à son image. Petite et solide, le regard franc tantôt dur tantôt pensif, le sourire généreux. Une grande âme déjà pour une jeune femme de 30 ans que la vie a endurcie sans lui voler sa sensibilité ni sa voix. Voix qu’elle souhaite faire entendre pour parler de ses origines roms.

 

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Le synopsis du film

Pamela (interprétée par Alina Serban), fille-mère rom, vit seule avec son bébé et sa grand-mère dans une cahute en Roumanie. Insolente, spontanée, drôle, elle rompt avec les traditions de sa communauté. L’existence dans des conditions modestes avec un enfant de deux ans apparaît sans espoir pour la jeune fille qui aspire à être libre. Pamela étouffe jusqu’au jour où un mariage à l’étranger lui apparaît comme l’opportunité de s’en sortir. Mais la liberté a un prix : elle devra tout quitter. Tout, même sa fille pour qui elle ne souhaite qu’un avenir meilleur.

seule à mon mariage

Jonathan Ricquebourg

 

Interview

Marie Claire: Quand Marta Bergman vous a proposé de jouer le rôle de Pamela, était-ce une évidence pour vous de l’accepter ?

Alina Serban : Quand j’ai été approchée pour jouer ce rôle, je n’ai pas compris tout de suite la profondeur de cette histoire. Petit à petit, ça a été une évidence pour moi. Je jouais une pièce de théâtre au Festival International Sheakspeare, j’étais à ce moment-là en Roumanie et travaillais 14 heures par jour. Comme je ne pouvais pas venir à eux, les scénaristes ont fait le voyage pour me rencontrer. Marta (ndlr. Bergman) m’a fait jouer une improvisation où elle prenait le rôle d’une responsable d’agence matrimoniale et moi d’une candidate au mariage. L’exercice a été assez facile. J’ai mis de moi-même dans le rôle sans connaître vraiment le personnage car je n’avais pas lu le script du film « Seul à mon mariage ». J’ai joué mon propre rôle, comme si c’était moi, Alina, qui étais face à cette responsable d’agence matrimoniale.

 

 

M.C. : « Seule à mon mariage » est un film qui parle de la destinée d’une femme. Une femme qui décide d’être libre au prix de grands sacrifices car elle doit pour cela laisser derrière elle son enfant, sa famille, sa culture, même si ce monde n’est pas rose. En quoi est-ce que ce destin fait écho à votre propre histoire ?

A.S. : Quand on est acteur, on met forcément de soi dans le personnage que l’on interprète. On commence toujours de soi pour aborder les rôles. C’est ce que j’ai fait avec Pamela et il y a beaucoup d’aspect de ce personnage avec lesquels je suis en connexion complète.

M.C. : Lesquels ?

A.S. : L’idée que, pour avoir une vie meilleure, il faut avant tout s’en donner les moyens personnellement. Il ne faut pas attendre que quelqu’un vienne nous sauver. Pamela comprend qu’elle sera son propre sauveur et j’adhère complètement à cette vision. Elle doit prendre sa vie en main, son destin et elle le fait au prix de sacrifices importants parce qu’elle n’a pas d’autres choix.

Cette histoire est particulièrement importante pour moi parce que c’est l’histoire d’une femme roumaine et rom. C’est inédit.

Si on remonte dans l’Histoire, les seules représentations des femmes roms sont des représentations exotiques, stéréotypées, péjoratives. On ne montre jamais la vraie femme rom. Dans « Seule à mon mariage », on rencontre une fille, comme il y en a beaucoup en Roumanie, une fille comme beaucoup d’autres tout court. Par contre, Pamela est très différente de moi sous certains angles. Par exemple, elle est romantique,… (rire)

M.C. : Vous vous positionnez en tant qu’artiste roumaine féministe. Cette nuance est importante. Que signifie-t-elle et quelle implication cela a-t-il dans le film?

A.S. : Il existe énormément d’histoires sur les Roms mais elles restent inconnues du grand public. « Seule à mon mariage » est l’opportunité d’ouvrir une fenêtre sur ma culture. Bien sûr, l’histoire de Pamela n’est pas la mienne. Cette jeune fille qui devient femme est pour moi l’incarnation de l’anti-héro.

seule à mon mariage

Marina Obradovic

 

M.C. : Pamela a un certain point de vue sur les relations homme-femme…

A.S.: (Rire) Oui, mais je comprends que, d’un point de vue purement pragmatique, une femme peut voir le mariage comme un moyen de s’en sortir matériellement et espérer une vie meilleure. Je ne peux pas juger une femme qui prend cette décision parce qu’elle aura toujours ses raisons. L’égalité homme-femme n’existe pas vraiment aujourd’hui de mon point de vue : je ne connais pas d’homme ayant besoin de se marier pour tendre vers une meilleure vie (rire).

J’ai dû, dès l’âge de 15 ans, me prendre en main pour des raisons familiales et j’ai du mûrir peut-être plus vite que d’autres filles de mon âge. Pamela et moi sommes connectées sur ce point : il faut sortir de sa zone de confort pour avancer et se construire un meilleur avenir. Pamela se marie avec un Belge et vient vivre en Belgique mais n’oublie pas ce qu’elle a du laisser derrière elle pour un temps. Elle apprend à vivre dans ce monde occidental plus individualiste tout en envoyant tout ce qu’elle peut à sa famille restée en Roumanie. Le noyeau familial est si important dans la culture roumaine.

 

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M.C. : Vous vous décrivez comme une artiste féministe.

A.S. : Le féminisme m’a été inculqué très jeune parce que ma mère subvenait seule aux besoins de la famille. Elle était l’homme et la femme de la maison : c’est elle qui faisait les réparations, cuisinait et m’aidait à faire mes devoirs pour l’école,… Elle m’a appris à toujours me faire respecter et ne pas manquer de respect aux autres. Je n’ai pas reçu une éducation rom traditionnelle et en ce sens, je revendique des idées féministes parce qu’elles me sont naturelles. Le concept de féminisme a été incarné par ma mère dès ma naissance et je demanderai toujours à être traitée en tant qu’égale de l’homme.

M.C. : Quel message voudriez-vous faire passer aux jeunes filles roms et aux femmes en général?

A.S. : Une décision ou une manière de vivre ne doit pas être sortie de son contexte. Je ne veux pas adresser aux femmes un message occidental, tel que « Vous pouvez être qui vous voulez être », «Envoyez tout balader ». Ce que je pourrais leur dire est que la société a le pouvoir de changer les choses et actuellement, la société utilise des codes créés par les hommes qui ont encore majoritairement le privilège de décider à plusieurs niveaux. Or, en tant que femme, nous avons aussi la possibilité de décider et nous devons la saisir. La société a le devoir d’éduquer les enfants dans l’égalité des sexes afin que les femmes puissent prendre part aux décisions collectives autant que les hommes. Nous devons respecter les différences entre hommes et femmes mais ne jamais oublier que nous sommes égaux. Personnellement, je dois me battre plus que n’importe quelle femme pour que l’on m’entende. A fortiori en tant que femme rom.

 

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M.C. : Quel combat menez-vous aujourd’hui ?

A.S. : Je ne suis pas une activiste, c’est un besoin aujourd’hui que l’on entende la voix des roms. Je me bats pour que l’on donne aux femmes la possibilité de choisir : d’étudier ou non, de prendre la parole ou non. On doit respecter la réalité de chacun : si tu as faim, tu ne peux pas lutter pour tes droits, tu dois subvenir à ce besoin primaire. J’ai écrit mon autobiographie « I declare at my own risk » en réponse à cette absence de discours sur la réalité, ma réalité de la vie en tant que jeune femme rom. J’ai longtemps eu honte de mes origines, de dire que j’étais rom et pauvre. C’est important pour moi de raconter mon histoire aux enfants qui grandissent dans les conditions dans lesquelles j’ai grandi, pour qu’ils sachent qu’être pauvre n’est pas de leur faute et qu’ils ont de la valeur malgré le monde capitaliste dans lequel on vit.

* ACID : Association du Cinéma Indépendant pour sa Diffusion.

« Seule à mon mariage », un film de Marta Bergman avec Alina Serban, Tom Vermeir, Marian Samu, Rebecca Anghel, Viorica Rudareasa, Jonas Bloquet, Achille Ridolfi, Karin Tanghe, Lara Persain. 

 

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